On peine à imaginer aujourd’hui l’incroyable complexité technique, juridique et administrative que représenta la nationalisation des centaines de sociétés privées du gaz et de l’électricité par la loi du 8 avril 1946. Un document fascinant découvert dans les archives Lescuyer aide à le comprendre : cette carte d’une surface de près de trois mètres carrés, tracée à la main et au normographe, représente l’ensemble des liens capitalistiques existant entre toutes ces sociétés. On imagine les centaines d’heures de travail qu’elle nécessita. Qui eut l’abnégation de se consacrer à pareille tâche ? Était-ce Lescuyer ? Ou un autre des membres du cabinet du ministre Marcel Paul, formés au travail intellectuel plus qu’à la dure vie des usines à gaz ou des centrales électriques ?
Ce cabinet est formé en rupture totale avec celui de son prédécesseur Robert Lacoste, dont il ne conserve au bout d’un mois plus aucun membre. À quelques exceptions près, il est composé d’anciens résistants, dont beaucoup ont été déportés. Mais la grande majorité d’entre eux n’a aucune expérience de l’administration de l’État, ou même d’une grande entreprise. La fédération CGT de l’Éclairage et des forces motrices a certes décidé lors de son congrès de 1937 de constituer un Groupement national des cadres (GNC) pour développer un syndicalisme spécifique à ces salariés. Mais en réalité, le GNC, ancêtre de l’actuelle UFICT, ne débute réellement son activité qu’après la Libération, trop tard pour servir de vivier au cabinet de Marcel Paul lorsqu’il devient ministre en novembre 1945. Ce dernier va donc puiser à la fois parmi des fonctionnaires de l’administration et parmi des militants de la CGT pour s’entourer des indispensables compétences techniques. Son directeur de cabinet Émile Pasquier s’appuie ainsi sur Georges Poupy, ingénieur des Travaux publics. Roger Lescuyer, directeur adjoint du cabinet, lui-même ingénieur mais sans avoir le titre, s’appuie de son côté sur Marcel Bergeron, ingénieur spécialiste du transport électrique qu’il a connu dans la Résistance (ils ont tous deux siégé au procès de Pétain), carte n°2 du GNC, Marc Gény, polytechnicien de l’administration des Ponts et chaussées, ainsi qu’un tout jeune polytechnicien qui a participé à la Résistance au barrage de l’Aigle, Jean Vélitchkovitch.
Au sein du cabinet de Marcel Paul, l’Auvergnat Roger Lescuyer est l’artisan technique de la nationalisation. De par ses plus de dix années passées à la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies, il a acquis une connaissance approfondie du secteur électrique, en particulier celui de la distribution qui concerne 80 % des sociétés à nationaliser et focalise le débat politique. Pour Marcel Paul, Lescuyer a joué « un rôle majeur dans l’élaboration de la loi de nationalisation ». Dans un hommage posthume, il écrit que Lescuyer a été pour le ministre « beaucoup plus qu’un collaborateur, il a été un créateur sachant concevoir, imaginer, soutenir les principes fixés et participer à leur présentation ».
Une fois la loi de nationalisation votée et le statut de son personnel adopté par décret, reste à nommer l’équipe dirigeante des nouvelles entreprises publiques. Le nom de Pierre Simon, polytechnicien qui a occupé de hautes fonctions tant dans l’administration publique que dans les entreprises privées de l’électricité, fait vite consensus pour occuper la fonction de président directeur-général d’EDF. Mais de qui l’entourer ? Là encore, Marcel Paul opte pour un compromis ; en accord avec Pierre Simon : tous les nouveaux directeurs d’EDG sont polytechniciens (dont Marc Gény, ancien du cabinet du ministre), quels que soient leurs opinions politiques pourvu qu’ils n’aient pas collaboré, sauf le directeur des services financiers et Roger Lescuyer, nommé secrétaire général.
À ce poste, Lescuyer a la charge du service du personnel, qui compte un peu plus de 102 400 agents statutaires. Il est également responsable du comité médical, du conseil pour les affaires sociales, du service de presse et de documentation, du service législatif et enfin du secrétariat des conseils d’administration d’EDF et GDF. Un poste clé, donc, qui donne une vue d’ensemble sur le fonctionnement de la nouvelle entreprise publique. D’où, du reste, l’exceptionnelle importance du fonds documentaire de 25 cartons légué à la FNME-CGT par sa famille. Pour Marcel Paul, Lescuyer s’avère à ce poste de secrétaire général l’homme de la situation, un « réalisateur plein d’intelligence, de compétence, de sensibilité ; en particulier pour les questions ardues de personnel qu’il importait d’unifier, il a su faire aboutir les coordinations les plus difficiles ». Pierre Simon, premier président directeur général d’EDF, l’appréciait aussi vivement. Lors des obsèques de Lescuyer, il rendit hommage à cet homme « net, coupant, tranchant au besoin, avec en réserve une vigueur inépuisable. On ne le manœuvrait pas. Il choisissait et ne variait plus ».
L’entrée dans la Guerre froide, au cours de l’année 1947, bouleverse la direction d’EDF. Pierre Simon démissionne. En février 1948, Roger Lescuyer est démis de ses fonctions, échappant de justesse à la révocation, alors même qu’aucune faute professionnelle ne lui est reprochée. La CGT d’EDF ne parvient pas à s’opposer à ce renvoi, en dépit de mouvements sporadiques. Autre manière de condamner sa révocation en montrant le soutien que lui apporte le personnel, Lescuyer est porté à la présidence du CCOS, où il remplace un temps – de manière purement formelle – Marcel Paul. Marc Gény est lui aussi, quoi que plus discrètement, évincé. Avec Lescuyer et Bergeron, ils se retrouvent à l’inspection générale d’EDF, à des postes honorifiques ne pesant plus sur les choix réels. EDF de 1948 n’est plus l’entreprise que ses fondateurs avaient voulue. Les positions se durcissent. Les socialistes, qui gouvernent avec les démocrates-chrétiens, mènent la chasse aux hauts fonctionnaires communistes, ce qu’étaient Bergeron, Lescuyer, mais aussi l’ingénieur Pierre Le Brun, administrateur d’EDF qui sera révoqué en 1950. Une autre époque commence. Elle sera marquée par l’essor du GNC, présidé par le sous-ingénieur John Ottaway, qui va donner un poids croissant aux ingénieurs, cadres et techniciens d’EDF et GDF se reconnaissant dans les valeurs de la CGT.
Nicolas Chevassus