80 ans après la loi de nationalisation qui a créé EDF et GDF, que reste-t-il de cet héritage ?
Sophie Binet : Avant toute chose, il est essentiel de rappeler que cet héritage a été combattu dès 1946 par le patronat et les forces du capital.
Pourtant, il demeure aujourd’hui bien vivant grâce aux luttes menées et au rapport de force construit par la FNME. Ensuite, vous bénéficiez toujours de droits solides et de garanties collectives de haut niveau dans la Branche des industries électriques et gazières. À cela s’ajoutent des activités sociales portées par la CCAS et les CMCAS, que de nombreux salariés et retraités vous envient.
Enfin, vous avez su préserver le caractère 100 % public d’EDF. Certes, une étatisation ne se confond pas avec une véritable nationalisation mais en 2024, dans un contexte où dominait une logique de privatisation à outrance, le gouvernement et les parlementaires ont été contraints de reconnaître le rôle stratégique et essentiel d’EDF pour l’industrie et pour le pays.
Depuis les années 2000, le montant de la facture d’électricité a pratiquement doublé. Peut-on encore garantir un accès égal à l’énergie pour tous ?
S. B. : Non. La situation actuelle le démontre clairement, notamment avec les conséquences de la guerre en Iran. On assiste à une nouvelle flambée des prix de l’énergie appelée à durer. Elle se traduira non seulement par une hausse des prix des carburants à la pompe, mais aussi, comme on le constate à chaque crise prolongée, par des répercussions sur les prix du gaz et de l’électricité.
Cette situation confirme qu’on ne peut pas abandonner les prix de l’énergie aux logiques spéculatives, ni continuer à indexer le prix de l’électricité sur celui du gaz. Cela n’a aucun sens.
La France dispose d’un atout majeur avec un mix énergétique largement décarboné. Pourtant, avec ces mécanismes d’indexation, nous nous pénalisons nous-mêmes. Il est urgent d’y mettre fin.
Vous évoquez le lien entre politique énergétique et réindustrialisation. Pourquoi est-il si central ?
S. B. : En réalité, dans les coûts de production, l’élément déterminant n’est pas le prétendu « coût du travail », que nous préférons appeler le prix du travail, mais bien le coût de l’énergie, ainsi que la capacité à la décarboner.
De ce point de vue, la France dispose d’un avantage stratégique majeur par rapport à l’Allemagne : une électricité largement décarbonée. Cela nous donne la possibilité de produire de l’acier vert et, plus largement, de développer une industrie décarbonée, en nous appuyant sur cet atout lié à notre mix énergétique.
Cet avantage nous garantit également une forme de souveraineté énergétique, en limitant notre dépendance à l’égard de la Russie, des pays du Moyen-Orient ou encore des États-Unis. Il permet aussi de proposer une énergie à des prix inférieurs à ceux du marché, ce qui est crucial pour la compétitivité de nos entreprises, à condition de ne pas abandonner ces prix aux logiques spéculatives.
Deux exemples récents l’illustrent concrètement. Dans le Nord, l’entreprise Aluminium Dunkerque a pu être sauvée et reprise grâce à la renégociation de son contrat d’approvisionnement en électricité avec EDF.
Plus récemment, la CGT est parvenue à éviter le placement en redressement judiciaire de l’usine Fibre Excellence à Saint-Gaudens et Tarascon. 1 000 emplois directs et près de 10 000 emplois indirects étaient menacés.
Comment cela a-t-il été possible ? En agissant sur la question de l’énergie. Fibre Excellence n’était plus fournie par EDF et subissait les prix du marché, avec leurs fluctuations quotidiennes.
La CGT a alors réussi à réunir l’ensemble des acteurs pour renégocier les conditions d’approvisionnement. Cela a permis de préserver les emplois et de gagner du temps, un mois décisif, qui doit maintenant servir à sécuriser l’avenir de la filière papetière en France.
Ces exemples sont très concrets, mais ils pourraient être étendus à l’ensemble du secteur industriel.
La FNME Porte le Programme progressiste de l’énergie. Ce projet de la CGT devra-t-il être conforme demain aux directives européennes et au droit européen ?
S. B. : Bien sûr, la CGT ne se satisfait pas du droit européen actuel et se bat pour le faire évoluer, notamment en matière de concurrence dite « libre et non faussée ». On voit bien que la remise en cause des monopoles publics s’est en réalité traduite par un vaste jeu de Monopoly, aboutissant à la formation d’oligopoles privés.
Face à cela, la CGT agit à l’échelle européenne, notamment au sein de la Confédération européenne des syndicats (CES), ainsi qu’avec IndustriALL et l’EPSU pour la fédération de l’énergie.
Mais, dans le même temps, pour construire des propositions concrètes, il faut partir du réel : de la situation telle qu’elle est et du droit tel qu’il existe aujourd’hui. Et il est essentiel de démontrer que, même dans ce cadre juridique qui ne nous convient pas, il est possible d’agir et de changer les choses.
C’est crucial pour deux raisons. D’abord, pour combattre les discours de résignation. Ensuite, pour répondre à l’argument de l’impuissance, souvent avancé par les responsables politiques. Trop souvent, en effet, les dirigeants français se retranchent derrière Bruxelles, en affirmant qu’une directive européenne empêcherait toute action.
Or, le travail mené par la fédération de l’énergie montre précisément le contraire : il est possible de construire un pôle public de l’énergie, y compris dans le cadre actuel du droit européen, malgré des directives que nous contestons.
Vous alertez sur la dégradation des services publics, ainsi que sur ses conséquences sociales et politiques. Quel lien établissez-vous entre ces reculs et la progression de l’extrême droite ?
S. B. : À la CGT, nous disons souvent qu’à chaque fois qu’une usine ferme ou qu’un service public disparaît, c’est un député d’extrême droite qui est élu. Car l’extrême droite prospère sur le sentiment de déclassement : celui d’un travail qui ne permet plus de vivre dignement, et celui de territoires laissés à l’abandon.
Dès lors, pour lutter efficacement contre l’extrême droite, dire « non » ne suffit pas, pas plus que rappeler des valeurs. Ce qu’il faut, ce sont des perspectives sociales concrètes et positives. C’est précisément à cela que la CGT travaille.
Le 24 juin prochain, plusieurs fédérations CGT dont la FNME vont travailler autour du projet de nouveau statut du travailleur salarié (NSTS) de l’énergie. Un commentaire ?
S. B. : Oui, c’est essentiel. Lorsqu’un rapport de force devient favorable aux salariés, la stratégie du capital consiste souvent à les isoler, à les affaiblir progressivement et à les présenter comme un « village gaulois » retranché, voire comme des privilégiés.
C’est exactement ce qui s’est produit dans le secteur de l’énergie : une campagne de stigmatisation du Statut des personnels, visant à faire passer les salariés des industries électriques et gazières pour des favorisés bénéficiant d’avantages prétendument exorbitants.
Mais le véritable problème n’est pas ce Statut. Il réside dans l’affaiblissement général des droits et garanties collectives pour l’ensemble des salariés, notamment dans le secteur privé.
Dans ce contexte, la CGT ne peut pas se limiter à défendre les acquis existants. Elle doit porter une ambition plus large, en défendant tous les travailleurs, y compris ceux qui interviennent dans le secteur de l’énergie sans relever de la Branche des industries électriques et gazières.
Car, pour contourner et fragiliser les garanties collectives construites par la fédération et la CGT, le capital a massivement développé la sous-traitance.
Aujourd’hui, de nombreux salariés des bureaux d’études techniques, des cabinets d’ingénieurs-conseils et des sociétés de conseils travaillent dans ces activités tout en dépendant d’autres branches, et sont rattachés à la convention Syntec ou encore à celle de la métallurgiques, et ne bénéficient donc pas des mêmes droits.
C’est pourquoi il est crucial de construire un nouveau statut du travail salarié dans le secteur de l’énergie, afin d’étendre les droits et garanties collectives à l’ensemble des travailleurs, au-delà du seul périmètre de la Branche des industries électriques et gazières.
Propos recueillis par Stéphane Gravier