Située dans le sud du Caucase, berceau des civilisations indo-européennes, l’Arménie est successivement envahie par les Romains, les Turcs, les Perses et, au début du XIXe siècle, par les Russes. Fuyant les guerres, des Arméniens forment des communautés en Azerbaïdjan, en Géorgie, en Turquie, en Iran. Ces minorités sont victimes de violences interethniques : dans l’Empire ottoman dès la fin du XIXe siècle, en Azerbaïdjan au début du XXe et, de nouveau, en Turquie à partir de 1915, où les Arméniens ottomans subissent un génocide.

S’ils parviennent à fonder une république indépendante en 1919, avec Erevan pour capitale, les Arméniens sont toujours menacés par le pouvoir turc et en conflit avec l’Azerbaïdjan à propos de la région du Haut-Karabagh, revendiquée par les deux Etats. Enclavée sur un territoire montagneux, entre deux pays ennemis, sans accès à la mer, l’Arménie se résigne à se rapprocher des bolcheviks puis à intégrer l’URSS.

Pas de second Tchernobyl dans le Caucase

Le sous-sol arménien ne contenant pas d’énergies fossiles, la production électrique se développe grâce à l’hydraulique et à des centrales thermiques dont le combustible est importé. Les premiers barrages ouvrent dans les années 1930, mais les installations de grande puissance voient le jour dans l’après-guerre soviétique.

Au cours des années 1970, l’URSS construit la centrale nucléaire de Metsamor, équipée de deux réacteurs VVER-440. Elle est mise en service en 1980. Mais le 7 décembre 1988, un tremblement de terre de magnitude 6,9, qui fait 25 000 morts et 500 000 sans-abris, a lieu dans la ville de Spitak, à 100 kilomètres du site. La centrale de Metsamor est arrêtée à temps, mais son redémarrage sera provisoire. Deux ans après Tchernobyl, Moscou ne peut pas se permettre de maintenir en activité cet équipement nucléaire en zone sismique. Les deux unités sont définitivement fermées début 1989.

Le 21 septembre 1991, l’Arménie redevient un Etat à part entière. Premier président élu, Levon Ter-Petrosyan reste proche de la Russie et intègre son pays dans la Communauté des États indépendants (CEI). Après avoir été contenu pendant 70 ans, le conflit du Haut-Karabagh avec l’Azerbaïdjan se transforme en guerre, qui durera jusqu’en mai 1994, lorsqu’un cessez-le-feu négocié par Moscou est signé. Mais le problème n’est pas réglé, il est seulement gelé.

Un pays ravagé par les pénuries d’énergie

A cause de la guerre et d’un blocus azéro-turc, l’économie arménienne s’effondre encore plus brutalement que celles des autres anciennes républiques soviétiques. Incapables de fonctionner faute de combustibles, la plupart des centrales électriques ne produisent plus. L’Arménie est presque entièrement dépendante de ses ressources hydrauliques. A Erevan, le courant n’est disponible qu’une à deux heures par jour. En 1993, plus de la moitié des hôpitaux du pays ont cessé leurs activités faute de matériel et d’énergie. Ceux qui fonctionnent encore doivent parfois couper les arbres de leur terrain afin de fournir du bois à brûler. Pour contourner le blocus, Erevan se rapproche de l’Iran, qui lui livre du gaz et du pétrole mais en quantité insuffisante. La crise énergétique, qui marque profondément la société arménienne, prend fin en octobre 1995 quand l’unité 2 de la centrale nucléaire de Metsamor est remise en service malgré les risques sismiques.

A la situation économique désastreuse, vient s’ajouter la dérive oligarchique du régime et le développement de la corruption. Après celle des décennies 1910 et 1920 pour fuir les persécutions, une seconde vague d’immigration débute ; entre 1989 et 2022, le pays perd 12% de ses habitants. Apportant une contribution essentielle à l’économie nationale, la diaspora arménienne se répartit principalement entre la Russie (1,5 millions de personnes), l’Amérique du Nord (1,2 millions), la Syrie, le Liban et l’Union européenne (dont plus de 600 000 en France). D’où un poids politique important, tant à Moscou qu’à Washington, Bruxelles ou Paris.

La guerre des années 1990 a également modifié les flux gaziers. En bloquant le gazoduc en provenance du Turkménistan, l’Azerbaïdjan a coupé environ 90 % de l’approvisionnement en gaz naturel du pays. Par la suite, Erevan a privilégié les importations russes via la Géorgie. Gazprom gère le réseau national ainsi que le gazoduc Iran-Arménie dont les travaux ont été achevés en 2008. Depuis 2009, l’Arménie importe une partie de son gaz d’Iran en échange d’exports d’électricité, mais l’essentiel de ses approvisionnements (88 % en 2024) restent russes. La raison est simple : le gaz iranien est presque deux fois plus cher que celui de Sibérie. Avec 40% de l’électricité produite à partir du gaz naturel et près des trois quarts des véhicules routiers utilisant ce combustible, un tel surcoût est inacceptable.

Crise des prix de l’électricité

En 2015, alors que 43% de la population vit sous le seuil de pauvreté, de grandes manifestations secouent le pays. Electric Networks of Armenia (ENA), qui appartient depuis 2006 au Russe Inter RAO et gère le réseau électrique, vient d’imposer aux ménages une brutale augmentation des factures de 17%. L’affaire se termine avec le rachat d’ENA par le Tashir Group, la holding du milliardaire arménien (mais résident russe) Samvel Karapetyan.

En matière de production, la centrale nucléaire de Metsamor fournit actuellement entre un quart et un tiers de l’électricité du pays contre 40% pour les centrales à gaz et 20 à 30 % pour l’hydroélectricité. Mais le démantèlement des deux réacteurs est prévu en 2036. Et il n’est pas certain que Rosatom conserve la main sur le nucléaire arménien.

Si les gouvernements à Erevan ont longtemps été pro-russes, ce n’est plus le cas. Au printemps 2018, une révolte provoque la chute du pouvoir en place. Opposant de longue date, le libéral et pro-européen Nikol Pashinyan est élu Premier ministre par le Parlement. En décembre, son alliance électorale remporte largement les élections législatives. Avec son parti Contrat Civil, il remporte à nouveau ce scrutin en juin 2021. Historiquement soutenue par la Russie, l’Arménie a été abandonnée par Moscou lors des dernières guerres de 2020 et 2023 dans le Haut-Karabagh. En 2024, Erevan mentionne plusieurs fois son souhait d’adhérer à l’Union européenne. En mars 2025, le Parlement demande au gouvernement de déposer une candidature officielle.

Pour s’équiper d’une nouvelle centrale nucléaire, Erevan négocie à la fois avec Moscou et Washington. Avec la Russie, elle étudie l’implantation d’un réacteur VVER-1000, mais l’investissement semble démesuré par rapport à la consommation locale et aux moyens financiers disponibles : 4,5 à 6 milliards de dollars sont nécessaires alors que le PIB arménien ne pèse que 25 milliards. Avec les Etats-Unis, elle envisage un petit réacteur modulaire (SMR).

Jeux d’influence

Les questions énergétiques et géopolitiques sont si étroitement imbriquées qu’il est difficile d’y voir clair à ce stade. En juin 2025, un conflit a éclaté entre le Premier ministre Nikol Pashinyan et l’Église apostolique arménienne, accusée de défendre les intérêts russes. Samvel Karapetyan, le nouveau propriétaire du réseau électrique, est arrêté : il aurait soutenu l’Eglise dans une tentative pour renverser le gouvernement. Il est également soupçonné de pratiques frauduleuses en matière de vente d’électricité. Suite à cette affaire, le pouvoir politique annonce vouloir reprendre le contrôle du système électrique. Si l’une des options évoquées est la nationalisation, une seconde semble plus probable : l’externalisation de la gestion à un opérateur étranger via un appel d’offres concurrentiel.

Le nouveau contexte moins favorable à Moscou a déjà été exploité par Donald Trump. En août 2025, dans le cadre des négociations de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les deux anciennes républiques soviétiques signent avec les Etats-Unis un protocole d’accord pour la construction du corridor de Zanguezour, surnommé « route Trump pour la paix et la prospérité internationale ». Le document octroie à Washington des droits exclusifs pour construire et exploiter pendant 99 ans un corridor de 43 kilomètres reliant l’exclave du Nakhitchevan au reste de l’Azerbaïdjan, sans point de contrôle à travers l’Arménie ; les personnes et les marchandises pourraient alors circuler entre l’Europe et l’Asie centrale (via la mer Caspienne) sans passer ni par l’Iran ni par la Russie. Il prévoit une ligne ferroviaire, de la fibre optique, un gazoduc, un oléoduc et peut-être une ligne électrique, le tout construit par un consortium choisi par les Américains. S’il est mené à son terme, ce projet réduirait considérablement l’influence de Téhéran, de Moscou et de Pékin dans la région.

Après le rapprochement récent entre la Géorgie et la Russie, Bruxelles aussi compte sur l’Arménie (et l’Azerbaïdjan) pour maintenir le transit commercial et disposer d’alliés dans le Caucase. Le 14 juillet 2025, Nikol Pashinyan rencontrait António Costa et Ursula von der Leyen. Les deux dirigeants européens se sont félicités du « partenariat de plus en plus important entre l’Union européenne et l’Arménie. » En décembre, le Premier ministre arménien était en visite officielle à Berlin pour signer une déclaration conjointe avec le chancelier allemand Friedrich Merz. Elle prévoit, entre autres, de développer « des échanges commerciaux et des investissements, notamment dans l’énergie ».

Aurélien Bernier