Dès l’époque soviétique, l’Europe de l’Ouest a profité d’importations de gaz russe à bas coût. Aujourd’hui, l’Union européenne entend s’en passer d’ici 2027. Mais cet objectif géopolitique tiendra-t-il face aux logiques économiques privées ?
En 1958, le Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon), qui regroupe l’URSS et ses alliés d’Europe de l’Est, décide de construire l’oléoduc Druzhba (« amitié » en russe). Le chantier démarre en 1960 et les premières livraisons de pétrole arrivent en Tchécoslovaquie deux ans plus tard, puis en Pologne, en Hongrie, en République démocratique allemande (RDA). La réalisation de cette infrastructure marque un tournant : le passage de systèmes énergétiques basés sur les ressources locales à des systèmes basés sur les importations soviétiques.
Si le premier combustible exporté est le pétrole, le gaz naturel ne tardera pas à suivre le même chemin. En 1965, Moscou crée le ministère soviétique de l’Industrie gazière, en charge des activités de prospection, d’extraction, de transport et de distribution de gaz naturel. Les découvertes se succèdent dans les régions de la Volga et de l’Oural (avec notamment le champ d’Orenburg en 1966) et, surtout, en Sibérie (Urengoy en 1966, Medvezhye en 1967, Yamburg en 1969). L’oléoduc Druzhba est doublé avec un gazoduc. Divisé en deux branches, il approvisionne la Pologne et la RDA via la Biélorussie et la Tchécoslovaquie et la Hongrie via l’Ukraine.
Dès 1968, le gaz russe traverse le « rideau de fer » : l’entreprise autrichienne OMV signe un premier contrat d’achat. En 1970, un accord germano-soviétique est conclu pour échanger des tuyaux fabriqués en Allemagne de l’Ouest contre du gaz russe. L’Italie et la Finlande franchissent le pas en 1974, la France en 1976, dans un contexte de crise pétrolière qui renforce la demande de gaz naturel. Dans un premier temps, les volumes exportés sont assez faibles. Mais avec la mise en exploitation des gigantesques gisements de l’ouest sibérien, la production décolle et les prix baissent. Entre 1960 et 1980, l’extraction de gaz dans l’Union soviétique est multipliée par 10, passant de 24 milliards de mètres cubes par an à plus de 250. Elle double dans la décennie 1980 pour atteindre près de 500 milliards de mètres cubes en 1990.
Quand Bruxelles exploitait la faiblesse russe
En 1989, le ministère soviétique de l’Industrie gazière devient « groupement d’État » et prend le nom de Gazprom. Après l’éclatement de l’Union soviétique, Gazprom perd près d’un tiers de ses gazoducs situés dans les républiques indépendantes, notamment l’Ukraine et la Biélorussie, qui deviennent des pays de transit pour approvisionner l’Europe occidentale. Fin 1992, un décret présidentiel transforme le groupe en société par actions. Tout en restant sous le contrôle du Kremlin, il est privatisé. La part de l’État baisse progressivement jusqu’à 38 % du capital, au profit de l’actionnariat citoyen… et surtout des oligarques.
Dès 1994, l’Union européenne et la Russie signent un accord de partenariat où la question énergétique figure en bonne place. La même année, débute la construction du gazoduc Yamal-Europe, qui permet d’augmenter les exportations en Europe centrale et du Nord. Il approvisionne l’Allemagne réunifiée à partir de 1997.
Au Sommet de Paris du 30 octobre 2000, Bruxelles et Moscou lancent un « dialogue énergétique », dit « Plan Prodi », qui prévoit une ouverture à la concurrence du marché russe et la ratification par Moscou de la Charte de l’énergie. Pensé comme une base de négociation pour les partenariats européens avec les pays de l’Est, ce texte prévoit notamment la sécurisation des investissements étrangers et interdit les monopoles d’exportation et d’importation tels que pratiqués par Gazprom. Bruxelles agit également pour remettre en cause les contrats de long terme, considérés comme des entraves à la concurrence. En particulier, l’interdiction faite par Gazprom aux acheteurs de revendre en dehors de leurs frontières est jugée non conforme au droit européen.
Redressement économique et renationalisation gazière
Après les terribles crises de la décennie 1990, la Russie sort progressivement du gouffre. Plus son économie se redresse, moins elle accepte les exigences européennes. En 2005, l’État russe reprend le contrôle de Gazprom par rachat d’actions pour monter à 50,01 % des parts. Un an plus tard, la Douma redonne à l’entreprise le monopole complet sur les importations et les exportations. Dès lors, elle redevient une puissante arme géopolitique aux mains du Kremlin.
En 2008, la flambée des prix des matières premières place Moscou en situation de force. Les négociations sur la Charte de l’énergie n’aboutissent pas. Les contrats gaziers, par contre, sont revus pour développer le marché de court terme et les prix « spot ». Même dans ces conditions, le gaz russe reste imbattable en termes de prix.
La politique gazière russe obéit à deux logiques. La première est économique : en 2021, avant la crise des prix, les exportations de gaz naturel rapportaient à Moscou plus de 60 milliards de dollars par an. Ces recettes permettent de financer l’économie nationale et, sur le marché intérieur de l’énergie, des prix subventionnés qui jouent un rôle de puissant amortisseur social.
La seconde logique est géopolitique, la Russie cherchant à être incontournable en Europe. Pour ce faire, Vladimir Poutine a dû mettre au pas les pays de transit, qui espéraient profiter de leur position stratégique pour capter davantage de rente. En six ans, pas moins de quatre crises ont éclaté avec la Biélorussie (en 2003 puis 2010) et l’Ukraine (en 2006 et 2009), allant jusqu’à des interruptions de livraisons. Gazprom veut également éviter l’apparition de concurrents potentiels en matière de production. C’est pourquoi elle importe plusieurs milliards de mètres cubes de gaz du Turkménistan et du Kazakhstan, qu’elle revend ensuite en Europe.
Le profit avant la sécurité énergétique
La dépendance européenne au gaz russe n’est pas nouvelle, mais elle a longtemps été consentie. Au début de la décennie 2010, huit États membres sont dépendants à 100 % ou presque de Moscou : les trois États baltes, la Finlande, la République tchèque, la Slovaquie, l’Autriche et la Bulgarie. La Grèce l’est à 65 %, la Slovénie et la Hongrie à plus de 50 %, l’Allemagne à 40 %. Après l’annexion de la Crimée ukrainienne en 2014, l’Union européenne place la Russie sous sanctions… mais le gaz continue d’être acheté massivement.
Pourquoi se lier ainsi à un pays dont les arrière-pensées géopolitiques sont connues et dont l’Union européenne se méfie ? Parce que ce ne sont pas les États qui achètent les hydrocarbures, mais des entreprises. Or, pour rester concurrentielles dans la mondialisation, les grandes firmes européennes privilégient les approvisionnements à bas prix. C’est particulièrement le cas des entreprises allemandes. À partir de 2011, un nouveau gazoduc baptisé Nord Stream a même permis de relier directement, via la mer Baltique, la ville de Vyborg, au nord de Saint-Pétersbourg, à la région allemande de Poméranie. Par ailleurs, le contexte de libéralisation gazière imposée par l’Union européenne aggrave l’addiction au gaz russe bon marché, les fournisseurs historiques ou « alternatifs » sur les marchés de détail cherchant à être les plus compétitifs possibles en matière de prix.
Et après la guerre ?
Le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022 a évidemment changé la donne. La première conséquence fut d’accentuer la flambée des prix amorcée l’année précédente et de créer une panique sur les marchés du gaz et de l’électricité. La seconde fut la mise en œuvre de nouvelles sanctions européennes et d’un plan baptisé RePowerEU visant à stopper les achats énergétiques à la Russie.
Mais avec 23 % des réserves mondiales prouvées de gaz naturel et son puissant réseau de gazoducs, Moscou ne peut pas être court-circuitée du jour au lendemain. En Autriche, notamment, l’énergéticien OMV, lié par contrat à Gazprom, a continué d’importer massivement du gaz russe jusqu’à la fin de l’année 2024. Plus globalement, les entreprises soumises à la concurrence internationale voient d’un mauvais œil le remplacement du gaz russe par du gaz liquéfié sensiblement plus cher. Dans ces conditions, impossible de savoir si la restructuration des flux gaziers amorcée en Europe sera durable ou si les importations depuis la Russie reprendront, après l’arrêt des combats, pour des raisons purement économiques.
Pour parer à toutes les éventualités, le régime de Vladimir Poutine cherche d’autres débouchés, ce qui constitue un défi de taille. Le gazoduc Power of Siberia permet de livrer la Chine, mais sa capacité est limitée à 61 milliards de mètres cubes par an et il n’est pas connecté aux champs qui approvisionnaient l’Europe. Le 2 septembre 2025, Moscou et Pékin signaient un accord pour construire Power of Siberia 2, une nouvelle infrastructure qui relierait la péninsule de Yamal à la Chine en passant par la Mongolie.
Aurélien Bernier