Grande exportatrice d’énergie vers l’Europe, la Russie est aujourd’hui considérée par l’Union européenne comme son principal ennemi. Mais l’ampleur de la dépendance, en matière de gaz comme de nucléaire, rend la rupture difficile, voire impossible. D’autant que les conditions de sortie de la guerre en Ukraine et ses suites restent incertaines.
Constituée de 89 unités territoriales, la fédération de Russie est le plus vaste Etat de la planète. Si 80% de son territoire se situe en Asie du Nord, 78% des citoyens russes habitent dans sa partie européenne, à l’ouest du massif montagneux de l’Oural.
Au IXe siècle, des Vikings fondent le premier Etat organisé de la région : la principauté de Kiev (ou Rus’ de Kiev), qui englobait l’Ukraine actuelle, la Biélorussie et une partie de la Russie occidentale. Elle se désintègre au profit d’une quinzaine de principautés, celle de Moscovie annexant progressivement les autres pour former la Russie. En 1547, Ivan IV Vassiliévitch, dit Ivan le Terrible, devient le premier Tsar, un titre dérivé du latin « César ». Aux cours des deux siècles suivants, l’Empire russe s’étend de façon spectaculaire. A l’ouest, il affronte la Suède pour obtenir un accès à la mer Baltique et l’Empire ottoman pour contrôler une partie de la Pologne et les abords de la mer Noire. A l’est, il conquiert la Sibérie, atteignant l’océan Pacifique en 1640.
Si Pierre Ier le Grand développe la première industrie métallurgique d’Occident au XVIIIe siècle grâce aux ressources de l’Oural, la Russie des Tsars reste très rurale : en 1900, les trois-quarts des habitants sont des paysans analphabètes. C’est cette catégorie sociale qui se soulève en 1905, rejointe ensuite par les ouvriers. Le régime tsariste met en place une nouvelle Constitution et une assemblée élue, la Douma, mais continue à diriger de façon autoritaire.
A la pauvreté, s’ajoutent ensuite les sacrifices de la Première Guerre mondiale. Le 25 octobre 1917, le gouvernement est renversé par les bolcheviks. La paix est signée avec l’Allemagne, mais la guerre civile déchire le pays. A la fin de l’année 1922, les bolcheviks victorieux proclament l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).
L’électrification par les communistes
La collectivisation de l’économie n’a pas attendu la défaite des tsaristes pour débuter. En février 1920, le premier programme de redressement économique était adopté dans le secteur de l’énergie : le plan GOELRO. Divisant le territoire en huit grandes régions, il prévoyait la construction et la mise en réseau de 30 centrales électriques. Les bolcheviks s’appuient sur les ressources fossiles (pétrole, charbon, tourbe) mais également hydrauliques. Près de Moscou, la centrale à charbon de Kachira est ouverte en 1922 et celle, à tourbe, de Chatoura en 1925. Le grand barrage de Volkhov, près de Léningrad (Saint-Pétersbourg), est inauguré en 1926, celui de Zaporijia (en Ukraine) en 1932 et celui de Svir (lui aussi dans la région de Léningrad) en 1933.
Malgré le pacte germano-soviétique de 1939, Hitler attaque l’URSS de Staline en juin 1941. Au prix de pertes humaines considérables, l’URSS vaincra les nazis, mais une grande partie de l’industrie et de ses villes sera détruite. Le Parti communiste engage un vaste programme de reconstruction. Pour commencer à rebâtir un système électrique, il prélève des génératrices, des transformateurs et des pylônes dans la zone allemande qu’il occupe et les rapatrie en Union soviétique.
Le nucléaire et le gaz au cœur de la puissance énergétique russe
Dans les années 1950, l’URSS met au point, en parallèle, deux types de réacteurs nucléaires civils pour la production d’électricité : à tubes de force (RBMK) et à caloporteur et modérateur eau (VVER). Construite à partir de 1957, la première centrale VVER ouvre en 1964 à Novovoronej, près de la frontière ukrainienne. Sous le contrôle du ministère de l’Énergie atomique, le parc s’étoffe dans les décennies 1970 (13 réacteurs sont ouverts) et 1980 (15 réacteurs supplémentaires). En parallèle, Moscou développe une puissante industrie gazière, qui alimentera à bas coûts les nombreuses centrales thermiques du pays.
Dans les années 1980, le régime doit faire face à plusieurs problèmes graves : une divergence de niveaux de vie entre les populations soviétiques et occidentales, l’enlisement dans la guerre d’Afghanistan déclenchée en 1979, l’opacité entretenue suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl… Les programmes de restructuration économique (perestroïka) et de transparence (glasnost) conduits par Mikhaïl Gorbatchev n’empêchent pas l’émergence de mouvements réformateurs et de courants nationalistes. Au tournant de la décennie, Boris Eltsine prend la tête de la Russie et l’URSS s’effondre.
Le nouveau chef de l’Etat engage le plus grand programme de libéralisation de l’histoire, placé sous la direction de l’économiste Anatoli Tchoubaïs. En trois ans, plus de la moitié du secteur public est privatisé. En novembre 1992, un décret présidentiel amorce la restructuration du secteur électrique, à l’exception des activités nucléaires. A partir de l’ancien système intégré, le gouvernement crée plusieurs entreprises spécialisées. Elles sont regroupées dans une holding, la RAO UES, qui sera introduite en Bourse en 1998. Cette même année, son Conseil d’administration élit à sa présidence… Anatoli Tchoubaïs.
Le secteur électrique entre libéralisme et capitalisme d’Etat
Vite impopulaire, Boris Eltsine consolide son pouvoir par la force. En 1993, il envoie l’armée pour mater le Congrès et fait adopter une nouvelle Constitution. Mais le président russe accumule les échecs. Entre 1990 et 1998, le PIB est presque divisé par deux. Une crise financière éclate en 1998, et les capitaux quittent massivement le pays. Au plan militaire, il ne parvient pas à faire reculer les séparatistes islamistes de Tchétchénie. Il démissionne à la fin de l’année 1999, officiellement pour raisons de santé. Quelques mois plus tôt, il avait nommé un proche, Vladimir Poutine, président du gouvernement.
Le 26 mars 2000, ce dernier remporte l’élection présidentielle dès le premier tour et s’installe durablement à la tête du pays. Tout en encensant les classes populaires, il poursuivra une politique libérale : taux unique d’imposition sur le revenu, réforme du code du travail favorable au patronat, recul de l’âge de départ en retraite…
Malgré des oppositions au sein même de la majorité au pouvoir, la restructuration et la privatisation du secteur électrique sont maintenues. L’opérateur historique RAO UES, dont 48% du capital a été vendu, est scindé en 20 sociétés de production. Une partie des centrales thermiques passe sous le contrôle d’investisseurs privés russes (le pétrolier Lukoil, Norilsk Nickel, les charbonnages SUEK…) ou étrangers (les Allemands EON et RWE, l’Italien Enel, le Finlandais Fortum). Une des filiales, Inter RAO, reste majoritairement publique.
Le 25 mai 2005, Moscou est frappée par une grande panne d’électricité qui bloque les transports, l’économie, l’administration… A l’origine, un incendie dans la centrale de Chagino, propriété d’Inter RAO, qui rognait sur la maintenance. L’accident marque un tournant : officiellement, les privatisations se poursuivent, mais dans les faits, Vladimir Poutine renforce le contrôle du Kremlin sur le système électrique russe. Fin 2008, à la tête d’Inter RAO, Anatoli Tchoubaïs est remplacé par Igor Setchine, très proche de Poutine, et grand défenseur du capitalisme d’Etat.
En définitive, les entreprises publiques conservent la maîtrise du parc et des réseaux. Entièrement détenue par le gouvernement, Rosenergoatom gère les 36 réacteurs nucléaires du pays répartis dans 11 centrales, qui produisent un peu moins de 20% de l’électricité russe. Les barrages, qui fournissent presque autant de mégawattheures que l’atome, sont détenus à 80% par RusHydro, une compagnie publique. Inter RAO reste l’acteur principal dans la production thermique (le gaz naturel pèse 45% du mix national et le charbon 18%) et dispose d’un monopole sur les importations et les exportations de toute l’électricité russe. Le réseau est presque entièrement contrôlé (à 88% pour le transport et aux trois quarts pour la distribution) par le groupe public Rossetti. Un marché de gros a été créé en 2010, mais dans ces conditions, il reste peu concurrentiel.
Diplomatie nucléaire et dépendance européenne
Ancien Ministère de l’énergie atomique, l’entreprise d’Etat Rosatom porte le programme nucléaire civil russe mais domine également le marché mondial de la construction avec des centrales « clés en mains ». En 2025, sur 63 réacteurs en chantier dans le monde, 24 sont des VVER. Hors Chine, qui déploie sa propre technologie, Rosatom pèse plus de 70% du marché. Elle construit au Bengladesh, en Egypte, en Inde, en Iran, en Turquie, en Chine… et en Europe de l’Est, en Hongrie et en Slovaquie.
Dans l’Union européenne et en Ukraine, 34 réacteurs VVER plus anciens sont toujours en fonctionnement : 2 en Bulgarie, 2 en Finlande, 4 en Hongrie, 5 en Slovaquie, 6 en République Tchèque, 15 en Ukraine. Tous dépendent de Rosatom en matière de maintenance ou d’approvisionnements en combustible. Si l’Américain Westinghouse et le Français Orano entendent proposer des alternatives, la Russie reste en position de force : au début de la guerre en Ukraine, elle fournissait un quart de l’uranium enrichi des parcs européens et américains. La France, elle aussi, est dépendante en matière d’uranium de retraitement, puisque la seule usine au monde se trouve à Seversk, en Sibérie. Or, EDF a pour objectif d’alimenter 30 % de ses réacteurs avec ce type de combustible. Autant d’éléments qui expliquent pourquoi les multiples trains de sanction adoptés par Bruxelles depuis l’invasion de l’Ukraine ont toujours épargné la filière nucléaire.
Aurélien Bernier