Dans un contexte de transition énergétique et de mutations industrielles, la question de l’électrification des usages devient centrale. Atouts du système électrique français, risques économiques liés à une demande insuffisante, rôle du nucléaire et des renouvelables, exportations d’électricité ou réindustrialisation : ces enjeux sont au cœur des débats sur l’avenir énergétique du pays.

Décryptage avec Virginie Neumayer, membre de la Commission exécutive confédérale et coordinatrice CGT du groupe EDF.

En décembre dernier, RTE présentait ses chiffres pour la période 2025-2035. Le constat est clair : « La France est dans une position avantageuse pour s’électrifier et atteindre ses objectifs climatiques. » Êtes-vous d’accord avec ce constat ?

Virginie Neumayer : Oui, la France peut réussir. Mais pas en continuant comme aujourd’hui.

Elle dispose d’atouts rares :

  • Un système électrique déjà très bas-carbone,
  • Un socle nucléaire et hydraulique robuste,
  • Un savoir‑faire industriel solide, reposant sur les compétences collectives des travailleurs du secteur, qu’ils soient agents au sein du groupe d’EDF, chez les constructeurs-fournisseurs disposant de savoir -faire spécifiques et dans les entreprises extérieures qui interviennent quotidiennement sur les installations.
  • Des renouvelables existants, et qui peuvent éventuellement être développés,
  • Un réseau fiable, transport et distribution, avec des équipes qualifiées qui sont capables de faire face aux nombreuses crises climatiques et techniques comme le blackout ibérique.
  • C’est grâce à l’héritage de la loi de nationalisation de 1946, au système intégré que les délais de réactions et d’anticipation ont permis de surmonter ces crises.

Et pourtant, cet avantage peut être perdu si la France reste enfermée dans :

  • Des feuilles de route mouvantes (PPE révisée tous les 5 ans, mal discutée et diversement appliquée),
  • Des signaux de développement incertains et parfois contradictoires, rarement suivis d’effets positifs,
  • Des prix de marché qui n’ont aucun rapport avec les coûts,
  • Des investissements insuffisants dans les réseaux,
  • Une fragmentation des entreprises historiques, EDF GDF, et un effacement du service public,
  • une transition sans cohérence sociale, qui nourrit le sentiment de déclassement de nos concitoyens et favorise les idées d’extrême droite

La France a tout : compétences, infrastructures, engagement des salariés.
Ce qui manque, c’est une ligne claire en matière de politique énergétique qui s’appuie sur le savoir-faire des travailleurs et que cette planification tienne dans la durée.

Dans un contexte de surcapacité électrique à court terme, quels risques économiques et industriels la France encourt-elle si l’électrification des usages reste plus lente que prévu ?

V. N. : Une électrification insuffisante ou trop lente expose à des risques majeurs, comme l’accélération de la désindustrialisation d’une part et l’augmentation des prix d’électricité d’autre part.

Les moyens de production bas carbone — nucléaire, renouvelables, réseaux — nécessitent des investissements capitalistiques importants à leur construction, leur cycle de construction et d’amortissement s’établissant sur plusieurs décennies
Or si les usages (transport, industrie, chaleur) ne s’électrifient pas assez vite, ces capacités deviennent sous‑utilisées, plus difficiles à amortir, plus sensibles aux variations du marché. Il faut donc marcher sur les deux jambes : électrification des usages et progression des filières de production électrique. Sinon, cela peut entraîner une hausse des coûts pour les consommateurs et peser sur les finances publiques.

Si la transition repose sur des prix élevés (ou tout autre levier de sobriété subie), la  défiance en l’adhésion à la transition sera utilisée par  l’internationale réactionnaire, l’administration Trump en tête, pour cliver les populations les plus précarisées. 

Pour la CGT, l’urgence climatique reste majeure, même si elle est éclipsée par les crises géopolitiques et la montée du climatoscepticisme, la neutralité carbone doit rester un objectif central pour la France et l’Europe.
Mais cet objectif ne peut être atteint ni dans la précipitation, ni au prix de sacrifices. La transition doit être techniquement faisable, industriellement soutenable et socialement acceptable grâce aux transferts d’usage avec : la rénovation du logement, l’électrification des mobilités pertinentes, la décarbonation de l’industrie, le développement des réseaux de chaleur…

Le rôle central des réseaux HT/BT et de celles et ceux qui les exploitentdoit être réaffirmé.
Les tempêtes Goretti et Nils l’ont rappelé, les agents du service public sont les garants de la continuité énergétique. Ce qui implique des équipes en nombre suffisant, des investissements pour renforcer et développer ce bien commun.

Concernant le recul productif et la hausse des émissions importées, une partie de l’industrie pourrait réduire ses lignes de production, et se déplacer vers des pays où les prix de l’énergie sont plus stables et plus prévisibles, et sans prise en compte des impacts environnementaux.

Avec comme conséquence des pertes d’emplois et de compétences, une diminution de souveraineté industrielle, une augmentation des émissions importées, sans bénéfice climatique global.

Comment RTE justifie-t-il la nécessité simultanée du nucléaire et des renouvelables pour atteindre les objectifs de décarbonation rapide, malgré les débats sur le mix énergétique ?

V. N. : RTE explique que pour atteindre une décarbonation rapide, il n’existe pas de solution unique. Selon eux, il faut simultanément :

  • du nucléaire, pour assurer une production pilotable, stable, massive et bas carbone ;
  • des renouvelables, indispensables pour augmenter rapidement la production d’électricité décarbonée, diversifier le système, réduire la dépendance aux importations de combustibles et compenser les arrêts de réacteurs en maintenance.

La CGT tient à indiquer que les réseaux doivent être en capacité de  supporter la charge, d’évoluer et de résister aux chocs climatiques. Ce système complexe n’est pas une addition de mégawatts, mais un équilibre vivant où tensions, intensités et fréquences doivent être maîtrisées.

Or l’enjeu est d’intégrer techniquement ces  nouveaux moyens de production bas carbone, et de donner un cap clair sur leur gouvernance. Près de 44GWh d’énergie renouvelable ont été mis en service hors champ du service public. EDF s’est même vu empêcher de jouer un rôle majeur : les appels d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ont ainsi favorisé les opérateurs privés, souvent étrangers  et ont été dépourvus de toute cohérence d’ensemble, que ce soit sur les plans économiques, industriels, ou de fonctionnalité électrique. EDF a en outre été contrainte de racheter l’électricité renouvelable à des tarifs garantis, sans pouvoir investir parallèlement dans les mêmes secteurs. Et ce sont les usagers qui ont financé les marges des acteurs privés (nationaux comme étrangers) via la Contribution au Service Public de l’Electricité puis l’ARENH, et demain dans l’hydraulique !

Pour regagner en maîtrise économique et industrielle, il est urgent de nationaliser ce secteur.

Les nombreux projets ayant réservé un accès au réseau (data centers, hydrogène, industrie, véhicule électrique) traduisent-ils une véritable dynamique de réindustrialisation ou révèlent-ils une incertitude structurelle sur la demande future d’électricité ?

V. N. : C’est une situation ambivalente : il y a à la fois un potentiel d’activité réelle et un signal d’incertitude structurelle.

Les demandes d’accès  au réseau montrent que l’électricité bas carbone française attire des projets industriels ; certains secteurs anticipent l’électrification (mobilité, industrie, production d’H₂ bas carbone). Donc la  France reste attractive pour des activités consommatrices d’énergie.

Cela peut être un levier de réindustrialisation, notamment si les projets deviennent réels, ancrés territorialement et associés à des emplois pérennes.

Or la majorité des demandes de raccordement peinent à se concrétiser, et dépendent d’aides publiques ou de conditions de rentabilité instables…

Elles répondent parfois à des effets d’annonce, voire à des recherches de subventions publiques, plutôt qu’à des stratégies industrielles solides. Ce chantage aux aides publiques pour décarboner, comme pour ArcelorMittal Dunkerque, doit faire l’objet d’un changement de paradigme sur la doctrine et le contrôle des subventions. Les recommandations du rapport du Sénat conduit par le sénateur Fabien Gay sur les aides publiques doivent être suivies d’actions concrètes.

De plus, la prolifération des data centers ou de certains projets hydrogène peut générer une demande spéculative, incertaine et difficile à planifier, et accentue la pression sur le réseau sans garantie de valeur ajoutée industrielle en France.

Elle illustre une absence de stratégie publique qui ordonne les usages électriques prioritaires (industrie, logement, mobilité collective).

Pour la CGT, le  besoin urgent est de hiérarchiser les projets selon l’intérêt général, et non selon les logiques de marché.

Avec près de 90 TWh d’exportation nette d’électricité annuelle, la France demeure le plus grand exportateur d’électricité au monde, qu’est-ce que cela implique pour notre réseau de production ?

V.N. :

Exporter autant signifie que le système électrique français est performant, pilotable et fiable grâce au socle nucléaire/hydraulique très bas carbone ; c’est un avantage qui permet une marge structurelle intéressante. En outre, ça montre  qui contribue à la sécurité énergétique européenne.

Mais ces exportations pèsent également en dévalorisant conjoncturellement l’outil de production, car les  prix ne reflètent pas le coût réel de production (distorsion du marché européen), mais surtout elles masquent les besoins en investissement futurs

Pour la CGT, ce “record d’exportation” révèle surtout :
un système de marché absurde où la production française subventionne indirectement les autres pays ;
une absence de maîtrise publique sur la valorisation de l’électricité bas carbone.

Les exportations d’électricité montrent aujourd’hui les limites structurelles de notre système interconnecté. Les interconnexions européennes, déjà fortement sollicitées, atteignent rapidement la saturation lors des périodes de tension : la crise des « corrosions sous contrainte » concernant le parc nucléaireen a été un exemple marquant, où cette saturation a accentué les déséquilibres du marché et contribué à l’explosion des prix pour les usagers comme pour l’industrie. Si la coopération énergétique entre pays est évidemment positive et nécessaire, elle ne peut remplacer la responsabilité de chaque nation de disposer d’un parc pilotable suffisant pour couvrir durablement ses besoins. Dans ce cadre, le parc nucléaire français constitue un pilier essentiel, non seulement pour notre sécurité d’approvisionnement, mais aussi pour l’équilibre énergétique européen. Encourager un développement supplémentaire des exportations qui impliquerait d’étendre les interconnexions, complexifierait la gestion des flux, intensifierait les congestions et ferait peser de nouvelles contraintes sur le service public de l’électricité.

Cela renforce, pour la CGT, la nécessité d’une stratégie nationale d’exploitation et de valorisation de la production, avec une articulation des politiques au niveau européen..

Pour la CGT, quel serait l’équilibre à atteindre entre production, consommation et exportation ?

V. N. : Produire ce qui est nécessaire à la souveraineté énergétique du pays signifie un parc pilotable dimensionnant (nucléaire, hydraulique, thermique, gaz bas carbone), un développement cohérent des ENR adapté aux capacités physiques du réseau, sous gouvernance publique.

La production doit anticiper l’électrification, la rénovation du logement (pompes à chaleur, réseaux de chaleur), les mobilités collectives.

Ainsi on éviterait toute “demande artificielle” en priorisant les usages utiles comme pour les process  industriels et conserver de la vigilance sur les data centers, ou projets hydrogène non pertinents, sans parler des cryptomonnaies.

L’exportation doit demeurer un levier de solidarité entre nations, tout en ne compromettant pas la sécurité d’approvisionnement nationale, et doit être valorisée à son vrai coût, loin des absurdités du marché européen.

Le marché dérégulé ne planifie rien : il improvise. Et, l’improvisation, ça coûte cher. Le marché, lui, ne paiera jamais.

La CGT exige la création d’un grand service public de l’énergie, de l’ensemble du secteur électriques, gazières, des usages. Le contrôle social doit être effectif grâce à l’implication des travailleurs détenant les savoir-faire.

Propos recueillis par Stéphane Gravier