La première fois que je les ai rencontrées, c’était en 2019. Je suis allée les visiter dans leur pays, dans leur culture, dans leur intimité familiale.

Elles s’appelaient Sosan, Sosha, Ferechta, Mounira, Parwana, Sanaa et elles avaient des droits, aussi minimes soient-ils à nos yeux d’Européennes, mais elles en avaient.

Elles avaient le droit de naître dans les mains d’une infirmière, d’une sage-femme ou d’une gynécologue femme.

Elles avaient le droit d’aller à l’école, au collège, au lycée et à l’université.

Elles avaient le droit de se balader dans la rue avec seulement un voile sur leurs cheveux.

Elles avaient le droit d’aller au hammam, au salon d’esthétique, de faire du sport, de chanter, de danser, de parler… de vivre quoi !

Le 15 août 2021, la vie s’est arrêtée pour elles. Les talibans ont repris Kaboul, la capitale de l’Afghanistan.

Le 30 août 2021, le dernier avion international quittait le pays avec ses troupes armées.

Durant ces 15 jours, elles n’avaient qu’une idée en tête, quitter leur pays qui passait aux mains de leurs bourreaux qui allaient les mettre à mal, les punir, les effacer.

Elle s’appelait Sosan et elle travaillait pour une association au financement international. Son travail, avoir la charge d’une structure qui accueillait des femmes et des hommes, qui travaillaient ensemble. Un groupe qui réparait du matériel informatique, un groupe qui apprenait à confectionner des vêtements (la majorité des tailleurs en Afghanistan sont des hommes).

Sosan leurs apprenaient non seulement à faire, mais également à gérer les stocks, les comptes, les dépenses, les entrées et tous étaient rémunérés et donc on avait des femmes indépendantes financièrement. À travers cette association, elles et ils avaient créé leur entreprise.

Sosan était fière de son travail ! Elle donnait de l’espoir d’une vie ordinaire pour tous ces gens.

Puis quand la date fatidique est tombée, elle a dû fuir. Elle a dû tout quitter, laisser toute son équipe derrière elle. Elle a pris un sac avec quelques vêtements dedans et elle a quitté mari et enfants pour se protéger. Son nom était sur une liste qui circulait et elle était activement recherchée par la milice des Talibans.

Elle s’est dissimulée sous sa burka et s’est engouffrée dans une voiture déjà remplie d’autres personnes fuyant la terreur qui allait leur tomber dessus.

Elle a quitté la province de Mazar-e-Charif et elle s’est cachée de maison en appartement, hébergée par de la famille, des amis – mais jamais trop longtemps car elle ne voulait pas les mettre en danger.

Elle se sentait comme une bête traquée.

Durant ce temps, le visuel des femmes commence à disparaître dans les rues, dans les télés, dans les radios, dans les ministères.

Ils ne veulent plus voir ni entendre quelque chose qui pourrait s’apparenter au genre féminin. Ils mutilent les mannequins en plastique qui ont un visage de femme et une poitrine, ils arrachent les affiches où des visages de femmes apparaissent.

Les femmes commencent à ne plus avoir le droit à la parole tant au micro des ondes qu’à l’objectif des caméras.

Elles se rebellent, elles manifestent dans la rue, accompagnées d’hommes qui sont de leur soutien. Elles se font chahuter, bousculer, fouetter et c’est ainsi que leur silence commence à arriver. Les talibans sont en train de prendre le pouvoir sur elles.

Sosan, quant à elle, continue sa course à la liberté. Elle contacte l’ONG pour laquelle elle travaillait, elle lui demande de l’aide, lui demande une protection et tout cela reste dans le silence : l’abandon international est bien là et c’est bien ce sentiment qui l’habite… On l’a abandonnée !

Elle finit donc par se résigner, à faire profil bas et décide de retourner vers Mazar-e-Sharif. Elle commence à courber l’échine face aux talibans et va rentrer chez elle, auprès de son mari et de ses enfants. Elle va s’enfermer dans sa maison et se résigner à l’activité qui lui est infligée, celle de rester à la maison, ne plus se montrer et ne plus être utile à la société.

Elle s’appelle toujours Sosan, mais elle a perdu tous ses droits !

Stéphanie Lemercier