Peuplé initialement par des Amérindiens, l’archipel de Cuba est colonisé par l’Espagne en 1492. Grâce à un climat propice et à l’esclavage, les conquistadors y développent la culture du tabac, du café et de la canne à sucre.

Dès les années 1840, le gouvernement espagnol accorde à des investisseurs américains des concessions pour construire des usines à gaz de houille. En 1877, La Havane Gas Light Company, dont le siège est à New York, obtient la première autorisation de produire de l’électricité. L’usine de gaz de Tallapiedra, dans la capitale, est convertie en centrale électrique grâce à des alternateurs vendus par la firme américaine Westinghouse. Douze ans plus tard, la centrale de Cárdenas, une ville portuaire qui fait face à la Floride, entre en service. Ces centrales électriques alimentent d’abord l’industrie sucrière puis, à partir de 1889, les villes les plus peuplées.

Protectorat américain

Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, des conflits armés opposent les indépendantistes à l’empire espagnol. Intervenant pour des raisons officiellement humanitaires, les États-Unis « libèrent » le territoire puis l’occupent à partir de 1901. Le 20 mai 1902, la République de Cuba est créée, mais elle restera sous protectorat jusqu’en 1934. Les régimes autoritaires, voire dictatoriaux, se succèdent à la tête du pays. L’économie cubaine passe sous la coupe des grandes firmes américaines, et la mafia s’implante dans l’archipel pour blanchir ses capitaux, aggravant la corruption des élites.

La holding de General Electric, la Electric Bond and Share Company, rachète presque toutes les entreprises cubaines qui gèrent le service public de l’électricité. Elles intègrent sa filiale Compañía Cubana de Electricidad (CCE), qui est en position de quasi-monopole jusqu’à la fin des années 1950. À cette époque, le réseau est constitué d’environ 300 usines thermiques et hydro-électriques. La desserte des zones rurales n’étant pas assez rentable, seulement un peu plus de la moitié des Cubains a accès à l’électricité.

Nationalisation et extension du système électrique

Au cours des années 1950, un mouvement révolutionnaire dirigé par Fidel Castro s’emploie à renverser le pouvoir. Il y parvient le 1ᵉʳ janvier 1959 et engage un vaste mouvement de nationalisation qui provoque la colère des dirigeants américains. L’électricité passe sous contrôle public et la CCE devient Unión Eléctrica de Cuba.

Après une tentative ratée d’invasion, Washington met en place un embargo en 1962, qui ne sera jamais levé par la suite. Les États-Unis restent néanmoins présents dans l’archipel : une importante base navale est toujours implantée dans la baie de Guantánamo, au sud-est de l’île principale.

Tandis que de nombreux opposants s’exilent en Floride, Cuba se rapproche de l’Union soviétique. Moscou lui fournit notamment le pétrole qui alimente l’industrie, l’agriculture intensive et les centrales de production d’électricité. En parallèle de l’agroalimentaire, La Havane développe un puissant secteur médical et pharmaceutique public, qui devient une référence mondiale.

Avec l’aide du Kremlin, le gouvernement ouvre de nouvelles centrales au fioul. « Máximo Gómez », avec une turbine de 50 mégawatts, est implantée à une trentaine de kilomètres à l’ouest de La Havane et mise en service en 1963. Les centrales « Antonio Maceo » (Santiago de Cuba), « 10 de Octubre » (Nuevitas) et « Otto Parellada » (La Havane) sont connectées respectivement en 1967, 1969 et 1971, « Carlos Manuel de Céspedes » (Cienfuegos) voit le jour en 1978 et « Antonio Guiteras » (Matanzas), la plus puissante du pays, démarre en 1989.

Le pouvoir communiste lance également la réalisation d’une centrale nucléaire de technologie soviétique près de Cienfuegos, au sud de l’île. Avec quatre réacteurs VVER pour une puissance totale de 1,6 gigawatts, elle doit fournir 20% des besoins nationaux. Le chef de l’État confie la conduite du projet à son fils, Fidel Castro Díaz-Balart, docteur en sciences physiques et en mathématiques nucléaires. Les deux premiers réacteurs sont construits au milieu des années 1980, mais suite à l’effondrement de l’URSS, le chantier est stoppé puis abandonné.

Cuba isolée puis secourue par Chávez

Depuis 1984, Cuba produit du pétrole à partir de petits gisements situés le long de la côte nord. À la fin des années 1980, cette production couvre la moitié des besoins de l’archipel. Lourd et riche en soufre, le brut local alimente directement les centrales électriques ou les cimenteries. Les usines de raffinage gérées par Cupet, le monopole public, transforment quant à elles du pétrole importé.

La dislocation du bloc de l’Est perturbe les approvisionnements en combustibles et la production électrique chute au début des années 1990. Cuba perd du même coup le principal débouché commercial pour son industrie sucrière. L’économie s’effondre. Ce nouveau contexte l’oblige à revoir son modèle de développement. L’agriculture devient plus extensive et plus économe en intrants tandis que le gouvernement cherche à développer le tourisme.

À partir de 1999, le Venezuela d’Hugo Chávez fournit Cuba en pétrole bon marché. En 2005, La Havane et Caracas créent une organisation économique et politique, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), et projettent de fonder une monnaie virtuelle de référence qui pourrait préfigurer une monnaie commune.

Vers l’effondrement du système électrique

Les relations avec les États-Unis se détendent au début de la décennie 2010, sous la présidence de Barack Obama. Mais l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 ravive les tensions. Le blocus se resserre et les pénuries d’énergie s’aggravent. Pour y remédier, Cuba recourt aux services de l’entreprise turque Karpowership, qui loue des navires équipés de générateurs. Plusieurs de ces centrales électriques flottantes sont installées à partir de 2019 dans les ports. Mais c’est insuffisant pour compenser le déficit et les dysfonctionnements de plus en plus fréquents d’un parc thermique vieillissant.

Entre octobre 2024 et septembre 2025, pas moins de cinq effondrements complets du réseau national se produisent à la suite d’avaries techniques ou d’événements naturels extrêmes. La vétusté des installations tue parfois des travailleurs, comme le 7 avril 2023, lorsqu’une cheminée de la centrale « Antonio Guiteras » s’effondre, faisant deux morts. Mais où trouver les capitaux qui permettraient de les moderniser ? D’autant qu’à la crise énergétique s’est ajoutée la pandémie de COVID-19, qui a replongé Cuba dans une situation économique terrible.

En août 2025, la dernière centrale électrique flottante implantée dans l’archipel est retirée par son propriétaire, Karpowership, pour cause d’impayés. Un mois plus tard, le Venezuela en crise diminue ses livraisons de pétrole. Le parc thermoélectrique cubain ne fonctionne plus qu’à 25% de ses capacités.

Dans un tel contexte, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche est une catastrophe pour La Havane. Début janvier 2026, l’enlèvement de Nicolás Maduro au cours de l’opération militaire américaine conduit à un arrêt total des exportations pétrolières du Venezuela vers Cuba. En parallèle, le président américain menace de sanctions douanières tout pays qui livrerait l’archipel, ciblant particulièrement le Mexique, devenu son premier fournisseur.

Rationnement, photovoltaïque et charbon de bois

À court terme, le gouvernement cubain ne peut guère miser que sur la sobriété et le développement de systèmes renouvelables. Début février, des mesures d’urgence étaient adoptées : rationnement du carburant, généralisation du télétravail et de la semaine de quatre jours. En matière de production, deux gigawatts de photovoltaïque et 900 mégawatts d’éolien sont censés être raccordés d’ici 2028, mais le financement est encore loin d’être acquis. En novembre 2024, un décret entrait en vigueur pour développer l’autoconsommation renouvelable. Les grands consommateurs de l’archipel, publics comme privés, doivent, d’ici trois ans, couvrir la moitié de leurs besoins électriques en heures de pointe avec des énergies renouvelables autoproduites.

Les ménages les plus aisés s’équipent eux aussi de panneaux solaires. Mais pour ceux qui n’ont pas les moyens de débourser les 2 000 euros que coûte un système individuel, les solutions sont limitées. Dans la périphérie de La Havane, des vendeurs de charbon de bois et de braseros artisanaux installent leur marchandise à même les trottoirs. Là aussi, les prix flambent : alors que le salaire moyen s’établit à 6 000 pesos par mois (214 euros au cours officiel… mais bien moins au taux informel), un sac de charbon peut coûter 2 600 pesos (93 euros).

Faute de produits pétroliers, l’économie tourne au ralenti. Le tourisme, deuxième source de devises du pays, est à l’agonie. La pénurie de kérozène dissuade les compagnies aériennes de desservir Cuba et les hôtels ferment les uns après les autres. Depuis 2019, les revenus touristiques ont fondu de 70%. Dans le secteur extractiviste, la compagnie canadienne Sherritt a annoncé le 17 février 2026 qu’elle suspendait le fonctionnement de la mine de Moa, d’où elle extrait du nickel et du cobalt, à cause du manque de carburants.

Pour affronter cette situation dramatique, Cuba est bien seule. À Moscou, le Kremlin a dénoncé les « méthodes asphyxiantes » des États-Unis, mais sa priorité reste la guerre en Ukraine. Au Mexique, la présidente de la République Claudia Sheinbaum a déclaré vouloir rétablir l’envoi de pétrole, mais la dernière cargaison de brut acheminée vers l’archipel date du 9 janvier. À présent, la guerre qui embrase le Moyen-Orient ne risque pas d’attirer l’attention sur le sort dramatique du peuple cubain.
Aurélien Bernier