Découvert par Christophe Colomb, l’actuel Venezuela est colonisé à partir du XVIᵉ siècle par les Espagnols et les Allemands. Rapidement, les seconds abandonnent aux premiers l’administration du territoire. Mais les révolutions américaine et française inspirent, à la fin du XVIIIᵉ siècle, un mouvement indépendantiste dont Simón Bolívar prendra la tête. Le 15 février 1819, après avoir vaincu la Couronne espagnole, il proclame la république de Grande Colombie, qui regroupe les territoires actuels du Venezuela, du Panama, de l’Équateur, de la Colombie, une partie du nord du Pérou, du nord-ouest du Brésil et de l’ouest du Guyana. Au sein du nouvel État, des divergences se manifestent entre les partisans de Bolívar, favorables à la centralisation, et ceux du général Francisco de Paula Santander, fédéralistes. Malgré l’autoritarisme présidentiel de Bolívar, la Grande Colombie éclate : le Venezuela fait sécession en 1829, l’Équateur un an plus tard.
Au Venezuela, l’opposition entre conservateurs et fédéralistes se poursuit et mène à la guerre civile, qui décime plus d’un dixième de la population entre 1859 et 1863. Les fédéralistes gagnent, mais le pays reste sous régime militaire et dictatorial.
Manne pétrolière
Les premières centrales de production d’électricité apparaissent à la fin du XIXᵉ siècle, en parallèle du développement urbain et surtout industriel. Il s’agit de centrales thermiques et d’installations hydroélectriques de petite taille.
A partir de 1914, des gisements de pétrole sont découverts. Une fois la Première Guerre mondiale terminée, les capitaux étrangers arrivent au Venezuela pour exploiter cette ressource, avec la bénédiction du pouvoir en place. Dans les années 1920, les multinationales américaines et européennes construisent les premiers « villages pétroliers », des communautés fermées entièrement dédiées à l’extraction des hydrocarbures. Une industrie nationale se développe, au service du pétrole.
Le PIB par habitant progresse, jusqu’à devenir le quatrième au monde en 1950. À partir de 1958, une relative transition démocratique s’opère, même si les forces de gauche restent interdites ou réprimées. En 1973, le premier choc pétrolier augmente encore la rentabilité des hydrocarbures vénézuéliens. Les nombreuses nationalisations dans les pays du Sud inspirent les dirigeants à Caracas. Élu en 1974, le social-démocrate Carlos Andrés Pérez fait voter une loi « réservant à l’État l’industrie et le commerce des hydrocarbures » qui prend effet le 1ᵉʳ janvier 1976. Les vingt-neuf compagnies concessionnaires opérant au Venezuela passent sous le contrôle du groupe public Petroleos de Venezuela, d’abord connu sous le nom de Petroven, puis de PDVSA.
En parallèle, depuis 1947, le Venezuela planifie le développement de son réseau national électrique. Pour maximiser les exportations d’hydrocarbures et la rente associée, les gouvernements misent sur l’hydroélectricité plutôt que sur le fioul ou le gaz. Le barrage de Macagua ouvre en 1959, la centrale José Antonio Páez, sur la rivière Santo Domingo, en 1973. Mais le fleuron du pays est la centrale de Guri, encore appelée centrale Simón Bolívar, à l’étude depuis le début des années 1960, qui est achevée en 1986. Située sur la rivière Caroní dans la province de l’Orénoque, elle affiche 162 mètres de hauteur, près de 7,5 kilomètres de longueur de crête et une capacité de déversoir de 27 000 mètres cubes par seconde. Sa puissance dépasse les 10 gigawatts. En volume, il s’agit du cinquième plus grand barrage au monde. Le parc sera complété en 1996 par une nouvelle installation de 2,85 gigawatts à Macagua et, en 2003, par le barrage de Caruachi, de 2,16 gigawatts.
Du néolibéralisme à la révolution bolivarienne
Dans les décennies 1980 et 1990, les socio-démocrates, les chrétiens-démocrates et les libéraux gouvernent ensemble et prennent des orientations de plus en plus néolibérales, appauvrissant les couches populaires. Les 27 et 28 février 1989, un soulèvement social, le « Caracazo », est violemment réprimé par l’armée, qui tue plus de 3 000 personnes. En 1992, deux tentatives de coup d’État ont lieu, dont l’une est conduite par le commandant Hugo Chávez Frías. Élu fin 1993, le démocrate-chrétien Rafael Caldera poursuit les politiques de rigueur. Le mécontentement populaire grandit encore.
C’est dans ce contexte que Hugo Chávez, amnistié par Caldera, crée en 1997 le Mouvement Cinquième République et annonce sa candidature à l’élection présidentielle sur la base d’un programme progressiste. Le 6 décembre 1998, il remporte le scrutin avec 56,20 % des suffrages exprimés. Il engage alors une politique économique dirigiste. En partie privatisée par les coalitions précédentes, l’industrie de l’énergie est renationalisée au cours des années 2000.
Dans le pétrole, les entreprises privées ne sont pas totalement évincées, mais l’État impose un minimum de participation de PDVSA à hauteur de 60 % pour tous les projets. La plupart des firmes étrangères acceptent ces nouvelles conditions, et BP, Chevron, ENI, Petrobras, Statoil, Total ainsi que la China National Petroleum Corporation restent actives au Venezuela.
Le secteur électrique est nationalisé dans un second temps. Si les principales entreprises électriques sont déjà publiques, il existe des exceptions. La principale est Electricidad de Caracas, entreprise leader du marché boursier vénézuélien, rachetée en 2000 par l’Américaine AES Corporation. Cette dernière doit céder ses actions à PDVSA contre une indemnisation de près de 740 millions de dollars. En juin 2007, Electricidad de Caracas devient officiellement une entreprise d’État. Electricidad de Valencia, une entreprise privée vénézuélienne, et Seneca, propriété d’un autre groupe américain, CMS Energy, connaissent le même sort. En juillet 2007, toutes les activités de production, de réseau et de fourniture sont intégrées dans la Corporación Eléctrica Nacional (Corpoelec).
Le prix de la dépendance au pétrole
A partir de 2003, le nouveau pouvoir socialiste bénéficie de l’augmentation des prix des hydrocarbures, qui constituent l’essentiel des ressources de l’État et financent les programmes sociaux. Grâce à eux, le taux de pauvreté recule de 54 à 26 % de 2003 à 2008. Mais dès que le cours du baril baisse, les marges de manœuvre du gouvernement se réduisent. C’est ce que provoque la crise des subprimes de 2007-2008, qui met le Venezuela en grande difficulté. Caracas doit alors s’endetter, et la Chine devient son principal créancier.
Malade, Hugo Chávez se retire au profit de Nicolás Maduro, d’abord président par intérim puis élu en 2013. Deux ans plus tard, l’opposition triomphe aux législatives et tente de destituer le chef de l’État. Sur fond de violences et d’ingérences américaines, celui-ci se maintient au pouvoir au prix d’un autoritarisme de plus en plus marqué. À partir de 2015, les États-Unis imposent des sanctions économiques. Ils sont suivis par l’Union européenne en 2017. Les mesures adoptées coupent l’accès de Caracas aux marchés financiers internationaux. En 2019, après la tentative de coup d’État du président du Parlement Juan Guaidó qui échoue à faire chuter Maduro, Washington place le pétrole vénézuélien sous embargo. Deux ans plus tard, les Nations unies estiment que les sanctions ont conduit le pays à l’effondrement : quasi-disparition des ressources publiques, hyperinflation, explosion de la pauvreté, dégradation des services publics.
Malgré son monopole, Corpoelec est dans une situation économique désastreuse. Le gouvernement garantit l’accès de la population à l’électricité, que les factures soient réglées ou non. En 2013, la firme d’État estimait que seulement 45 % du courant qu’elle produisait dans tout le pays était payé par les consommateurs. Faute de ressources, de nombreux moyens de production sont à l’arrêt car trop vétustes. Au début de la décennie 2020, le système électrique fonctionnait à peine à 40 % de ses capacités, avec un taux de pertes en ligne de plus de 30 %. Corpoelec n’est pas non plus épargnée par la corruption endémique qui mine le Venezuela.
A cela, viennent s’ajouter des aléas climatiques d’autant plus graves que l’essentiel de la production électrique (près de 80% en 2021) est assuré par six barrages. En 2009 et 2010, celle-ci s’est écroulée à cause de la sécheresse, ce qui a conduit le gouvernement à décréter « l’état d’urgence électrique », imposant des réductions de la demande et des coupures. Des pénuries dues au manque d’eau se sont à nouveau produites en 2017 et 2018. Du 7 au 14 mars 2019, c’est une panne sur la centrale de Guri qui provoque un gigantesque blackout dans tout le pays.
Du gaz inexploité
Le Venezuela se situe au dixième rang mondial en matière de ressources gazières et pèse à lui seul plus de 70 % des réserves sud-américaines. Environ 80 % de ces gisements sont associés à l’exploitation pétrolière. Malgré cette richesse, un gazoduc trans-caraïbéen, qui relie le Venezuela à la Colombie, a été mis en service en 2008 pour importer du combustible. Caracas manque en effet d’infrastructures pour exploiter et commercialiser son gaz naturel. Dans ce pays où la population souffre de coupures d’énergie, la plus grosse part du gaz associé à la production pétrolière est torchée (brûlée sur place) faute d’infrastructures pour le valoriser.
Si PDVSA est le principal producteur et distributeur du pays, le secteur n’a pas été nationalisé, contrairement à celui du pétrole, et des groupes privés comme Chevron, Statoil et Repsol exploitent des gisements. Le gaz approvisionne uniquement le marché national et n’est pas exporté. Mais à onze kilomètres de la côte vénézuélienne, la république de Trinité-et-Tobago possède un terminal d’exportation de gaz naturel liquéfié, Atlantic LNG. Avec une production en déclin, Trinidad a entamé des négociations avec Caracas : un futur gazoduc pourrait acheminer une partie du gaz vénézuélien non utilisé jusqu’au terminal. De là, il pourrait être vendu à l’international.
Un coup d’État énergétique ?
Pour sortir de la dépendance au marché américain, Chávez avait réorienté une partie des exportations pétrolières vers l’Inde et la Chine, mais aussi vers Cuba et la Russie. Avec le blocus pétrolier de 2019, les flux vers l’Asie ont encore augmenté. En 2023, la Chine absorbait près de 70 % du pétrole vénézuélien en échange de prêts. Depuis 2022, Caracas collabore avec l’Iran pour la maintenance de ses raffineries. Elle reçoit également l’assistance de la China National Petroleum Corporation. L’intervention américaine du 3 janvier 2026 permet de mettre l’industrie pétrolière du Venezuela au service des États-Unis, mais aussi de priver Cuba et la Chine de ces ressources ou de stopper le rapprochement de Caracas avec l’Iran.
Par ailleurs, l’administration Trump considère que les États-Unis ont été volés lors des nationalisations des années 2000, qui concernaient les hydrocarbures mais aussi l’électricité. Faut-il s’attendre à une libéralisation du secteur électrique qui permettrait aux firmes américaines de reprendre le contrôle d’une partie du marché ? Enfin, Washington n’est pas indifférente aux importants gisements de gaz naturel non commercialisés. Si les États-Unis en prennent le contrôle, ils renforceront leur domination sur les flux mondiaux. Un atout important dans l’affrontement avec la Chine… et pour s’assurer la docilité de l’Union européenne.
Aurélien Bernier