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Coupures de courant

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Un siècle de coupures de courant dans les grèves des électriciens. De la centralité à la marginalisation (1905-2004)

La communication dont est issu cet article a été prononcée en décembre 2007 dans le cadre d’une journée d’étude organisée à l’Université d’Artois sur « Les « nouveaux mouvements sociaux » chez EDF-GDF ». L’actualité la plus récente montre avec éclat à quel point l’arme de la coupure demeure un mode d’action somme toute naturel dans les situations de forte tension sociale. La présente contribution n’intègre évidemment pas les mouvements sociaux en cours mais voudrait faire œuvre utile dans une réflexion de longue durée autour de cette pratique majeure.

La coupure de courant est une pratique de grève qui constitue historiquement un élément à la fois original et originel du mouvement social dans l’électricité. C’est sans conteste l’utilisation de cette méthode qui a fait jusqu’à aujourd’hui le plus réagir et écrire sur les conflits des électriciens1.

Au fond, la coupure de courant est une singularité longtemps intégrée et considérée, un moment, comme le témoignage d’une conscience de classe aigue de la part de ces salariés. La perspective paraît pourtant aujourd’hui inversée quand on lit les propos de Frédéric Imbrecht, le secrétaire général de la Fédération CGT Mines-Energie, à propos du conflit retentissant de 2004 :

« On a repris l’outil de travail, on a occupé les usines et les postes, mais on n’a pas plongé la France dans le noir. Il faut essayer de comprendre la portée de cette attitude : les agents sont dans les postes électriques et ils ont une arme terrible. Pour ne pas l’utiliser, cela nécessite un niveau de conscience relativement important (…) En définitive, ce conflit tourne la page de 1995 (…) Les coupures généralisées, c’est devenu un mythe, cela ne devrait plus faire partie de notre culture syndicale (…) C’est plus compliqué de ne pas mettre la France dans le noir que de le faire, il suffit de trois personnes. Si cela ne s’est pas produit, c’est grâce au niveau collectif de conscience très fort, et non par discipline, notamment chez les jeunes2 ».

Pourquoi et comment est-on passé d’une considération plaçant la coupure de courant au pinacle de la conscience de classe à l’aube du XXe siècle, à une estimation pour le moins dépréciative d’une telle méthode un siècle plus tard ? Y a-t-il là une rupture, ou au contraire cela s’inscrit-il dans une seule et même histoire, avec des tournants mais sans véritable cassure ? De quelles évolutions témoigne le quasi-abandon de cette pratique ?

L’ébauche d’une réponse à ces questions appelle la mise en relation d’un ensemble d’éléments : les caractéristiques et les évolutions du syndicalisme et de ses pratiques ; les transformations de la place accordée à l’opinion et le rapport entretenu avec elle par le mouvement syndical (donc de la difficile dialectique constituée par son immersion au cœur de la société) ; les réactions de l’appareil d’Etat ; enfin, les transformations du rapport à la grève.

Nous rappellerons tout d’abord les principaux conflits où cette pratique a été développée et son inscription dans l’utopie du syndicalisme d’action directe. Nous tenterons ensuite d’établir une typologie des situations dans lesquelles elle s’est trouvée employée. Nous évoquerons enfin les réactions face à cette méthode, en particulier celles de l’Etat et de l’opinion, mais aussi des responsables syndicaux.

De 1905 à 2004, une pratique récurrente en voie d’appauvrissement et d’extinction

L’utilisation originelle de la coupure remonte aux premiers conflits du travail majeurs des électriciens qui se produisent en 1905-1907 à Paris, avec pour objectif prioritaire l’assimilation au personnel municipal. Les grands moyens sont utilisés dans cette bataille pour le statut3. Ces mouvements sont dirigés par Emile Pataud, l’une des figures de proue du syndicalisme d’action directe qui oriente alors la CGT. Il décide donc d’initier l’utilisation d’une technique de grève qui s’avère d’abord efficace et frappe les esprits : la coupure de courant. Historiquement, c’est en effet entre 1905 et 1910 que cette pratique est la plus usitée.

Au cours du conflit de février 1905, le courant est interrompu un soir pendant 45 minutes dans un quartier proche de l’Opéra, ce qui suscite aussitôt la réaction du préfet. Les électriciens parisiens obtiennent des améliorations substantielles de leurs conditions de travail (augmentation des salaires, repos hebdomadaire, congés payés…).

L’année suivante, c’est en banlieue que ce mode de pression est réédité : à la centrale de Puteaux, le 17 mars 1906, des coupures ont lieu mais les ouvriers sont remplacés. Trois jours plus tard, c’est à la centrale de Saint-Denis que le courant est suspendu.

Deux ans après, en mars 1907, des coupures de courant à plus grande échelle sont décidées et il faut moins de deux jours aux porteurs d’énergie pour arracher le principe d’assimilation du personnel des compagnies au personnel municipal.

En 1908 et surtout en 1909, la technique est rééditée : le 6 août 1908 se déroule une grève de deux heures au cours de laquelle Paris perd ses lumières ; en mars 1909, l’éclairage de l’hôtel Continental est interrompu par le personnel, en présence du ministre du travail René Viviani ; en novembre, l’Opéra de Paris est plongé dans le noir alors que le roi du Portugal est dans la salle. Pataud négocie les accords qui interrompent ces conflits brefs mais spectaculaires.

Ces coups d’éclat érigent rapidement Pataud en personnage public, au parfum parfois quelque peu sulfureux et controversé4. Pour une certaine presse, il devient tantôt le « roi Pataud », tantôt le « roi de l’ombre » ou encore l’« éteigneur d’étoiles ». A la même date, il édite avec Emile Pouget un livre de « révolution-fiction5 », intitulé Comment nous ferons la révolution et paru en 1909. Cet ouvrage place les producteurs d’énergie à l’avant-garde du mouvement social, en compagnie de l’élite militante de l’époque, les ouvriers du bâtiment. Cette situation, ils la doivent à leur capacité d’user d’une pratique de rupture telle que préconisée par les syndicalistes d’action directe de la CGT, dont les plus radicaux justifient alors le sabotage comme arme de la lutte sociale.

Le processus de « revolution-fiction » débute par un arrêt de travail du bâtiment parisien qui dégénère en échauffourées meurtrières. La solidarité prolétarienne entraîne la généralisation de la grève. Après les conducteurs de métro, les électriciens-gaziers entrent très vite en scène. Le quatrième chapitre, au titre évocateur : « Que les ténèbres soient ! », leur est entièrement consacré. En quelques heures, la lumière artificielle n’éclaire plus Paris, les ténèbres recouvrent la capitale !

Pour éviter la mobilisation de l’armée et la remise en fonction des usines électriques, le sabotage est abondamment pratiqué :

« de la poudre d’émeri avait été jetée dans les paliers et dans les coussinets ; certains enduits avaient été arrosés d’acide sulfurique, - ce qui provoquait leur incendie, au bout de peu de temps ; des appareils, des tableaux de distribution avaient été mis en court-circuit6 ».

Gagnés par la formidable contagion de l’action directe, les gaziers réputés plus pusillanimes se convertissent également au sabotage :

« Connaissant les points vulnérables des canalisations, ils les ouvrirent ou les blessèrent… Et des usines s’éleva la pestilence de l’hydrogène fusant par les plaies béantes !7 ».

L’extension de la grève aux électriciens-gaziers apparaît comme un moment décisif du processus révolutionnaire en cours de déploiement :

« la privation de lumière se doublait de la privation de force ! Quantité de moteurs, mus par l’électricité ou le gaz entraient en sommeil, obligeant nombre d’ateliers à l’arrêt du travail.

De plus, l’obscurité allait faciliter l’action ultérieure des grève-généralistes. Ils seraient plus libres d’opérer, moins à la merci des forces gouvernementales (…)

Cette phase de la lutte (…) fut, avec la grève des cheminots et des postiers, le pivot de la grève générale dont, dès ce moment, on pouvait entrevoir le triomphe8 ».

Ce livre est une ode à l’efficacité et à la fonction stratégique de l’action des porteurs d’énergie - qui, suivis par l’ensemble des professions du pays, finissent par renverser le capitalisme et par accoucher d’une société nouvelle. Il témoigne de la position centrale occupée par les électriciens dans le désordre social tel qu’il est alors conçu par la CGT et que leur confère l’utilisation d’une méthode neuve, frappante et jusque-là efficace.

Après la parution de cette Bible du syndicalisme d’action directe, d’autres coupures accompagnent encore quelques conflits avant la Première Guerre mondiale. Ainsi en octobre 1910, lorsque des électriciens cessent le travail sans succès, dans le sillage de la grève des cheminots. C’est un échec qui marque un tournant : à partir de cette date, cette pratique est longuement laissée en sommeil. Il faut l’exceptionnelle effervescence du Front populaire pour la réveiller. En 1936 en effet, des coupures intermittentes se produisent, par exemple à Toulon fin juin-début juillet. Une coupure de courant de 4 heures est enregistrée à la société Sud-Electrique. A Mulhouse, la menace d’interruption de la fourniture d’électricité suffit à précipiter l’ouverture et la conclusion des négociations, sous l’égide du préfet qui, immédiatement informé des intentions des salariés, ne tarde pas à réagir9.

Après la nationalisation, des mouvements sont accompagnés de coupures de courant :

- En mai 1947, des délestages accompagnent le mot d’ordre de grève salariale lancé par la Fédération CGT, rapidement suspendu après un accord trouvé in extremis.
- En mars 1950, au cours du sévère affrontement de dix-sept jours, « la plus longue grève de l’histoire des gaziers et électriciens10 », l’arme de la coupure touche la France entière.
- En août 1953, quelque 100 000 électriciens participent au mouvement des fonctionnaires et des services publics contre les projets du gouvernement Laniel qui prétend notamment faire reculer l’âge de la retraite de 7 ans. C’est alors que « Paris est privé d’électricité, quartier par quartier11 ».
- Le 16 octobre 1957, une grève unitaire donne lieu à des coupures d’électricité et de gaz.
- Durant la vague de grèves du printemps 1968, décision est prise de ne pas couper le courant à grande échelle, mais des interruptions se produisent en région parisienne pour appuyer des négociations difficiles12. Des coupures ciblées ont lieu : Champs-Elysées, quartier des ministères…
- Les 25-26 novembre 1969, un mot d’ordre de grève CGT-CFDT prévoit des coupures de courant pour le 26. Mais un coup de froid entraîne la reprise progressive de charge à partir de 11 heures, « compte tenu des rigueurs de la température13 ». Les syndicats, affirme René Gaudy, ont appris que des manifestations « spontanées » d’usagers se préparaient. Des menaces pèsent sur le droit de grève : le 26, le porte-parole du gouvernement, Léo Hamon, fait en effet savoir que le gouvernement aurait pu « recourir éventuellement à des mesures législatives relatives, par exemple, à une réglementation des conditions d’exercice du droit de grève dans certains services publics14 ».
- A l’hiver 1986-1987 et à l’automne 1995 interviennent les dernières coupures de courant significatives.
- En 2004, il est procédé à des coupures très ciblées, la règle étant de ne pas aboutir à une pénalisation de l’usager ; fort peu d’exceptions à cette règle peuvent être relevées, hormis les coupures à la gare Saint-Lazare, qui peuvent être qualifiées de « sauvages » au sens où elles n’ont pas été souhaitées par les meneurs nationaux du conflit.
- Enfin plus récemment, en décembre 2006 dans les DOM-TOM, en particulier en Guyane, plusieurs dizaines de milliers de foyers ont été privés d’électricité.

Une tentative de typologie des conflits avec coupures de courant

La coupure de courant n’a pas été utilisée dans n’importe quel type de conflits. Il est possible d’en esquisser une typologie. On peut en effet relever trois grandes sortes de mouvements, de situations au cours desquels cette pratique a été utilisée :

- La défense de causes jugées fondamentales : la lutte pour l’obtention d’un statut pour les électriciens parisiens avant la Première Guerre mondiale ; la mobilisation contre le processus de privatisation (ou d’ouverture du capital) d’EDF-GDF en 2004. Ajoutons le mouvement de l’outre-mer fin 2006, où les grévistes dénonçaient des projets perçus comme une forme de privatisation déguisée d’EDF outre-mer.

- Les grandes fièvres sociales nationales, au cours desquelles les électriciens-gaziers ne sont pas les seuls salariés en mouvement. Il s’agit soit des deux vagues de grèves interprofessionnelles les plus massives du XXe siècle - dont les électriciens ne forment d’ailleurs pas l’avant-garde, mais auxquelles ils participent ponctuellement (le Front populaire et mai 1968) -, soit de grèves touchant plusieurs secteurs publics, comme à l’été 1953, à l’hiver 1986-1987 ou à l’automne 1995.

- Les périodes de relations sociales et politiques tendues au niveau national, avec des répercussions chez EDF-GDF. Ainsi la décennie 1947-1957, dans un contexte de « guerre froide » et de liens étroits entre le PCF et la CGT ; ce qui implique au sein d’EDF-GDF des tensions traduites notamment par la reprise en main brutale par la direction générale des activités sociales.

Insistons de surcroît sur un autre trait marquant. Après la Seconde Guerre mondiale, ces différents mouvements impliquent toujours plusieurs syndicats : manifestement – même si nous n’avons pas d’éléments de preuve tangibles - la CGT ne souhaite certainement pas s’engager seule dans l’utilisation d’une pratique présumée de rupture. Par exemple, la première coupure massive correspond à l’une des rares grèves largement unitaires, celle d’octobre 1957. Aucune grève (ou quasiment aucune, l’une ou l’autre ayant pu nous échapper) avec coupure de courant ne se produit lorsque la CGT est la seule organisation à appeler à l’action.

Au fond, après la nationalisation, n’y a-t-il pas toujours eu des préventions de la part du syndicalisme électricien à employer des méthodes aux apparences brutales ? Pour autant, on l’observe dès l’origine : l’usage de la coupure de courant s’inscrit dans un processus somme toute classique du rapport de forces, où logiquement chaque acteur met en œuvre les moyens de pression dont il dispose, de manière à entraîner le plus rapidement possible la réaction des autres. De fait, il en va déjà ainsi avec le syndicaliste révolutionnaire Pataud, qui manie la suspension d’énergie pour susciter des réactions, en particulier celle des pouvoirs publics. Il en est de même dans le contexte de mai 1968, où malgré une conjoncture de contestation sociale et politique d’une intensité jamais atteinte en France au XXe siècle, le syndicalisme des électriciens emploie la coupure de courant de manière classique, c’est-à-dire pour faire pression sur les négociations. D’une certaine manière, elle présente, dans l’histoire de la profession, la particularité de s’inscrire puissamment dans ce qui a été qualifié de « modèle EDF », c’est-à-dire un « système intégré de relations entre les syndicats, la direction de l’Etablissement et la puissance publique15 ». Mais en même temps, cette forme d’action se trouve face à une alternative difficilement soluble. Soit ce système fonctionne et la coupure n’est qu’une brève parenthèse entrant dans un jeu de rôle accepté et maîtrisé par les différents acteurs sociaux. Soit ce système est grippé, en raison du refus de l’un ou l’autre des acteurs d’y participer, et dès lors la coupure change de nature pour devenir une pratique de rupture plus difficile à maîtriser et à manier.

Les réactions face aux coupures de courant et les évolutions du syndicalisme

Dès l’origine, la coupe de courant fait réagir, tant les relais d’opinion que les pouvoirs publics. Si cette pratique tombe en désuétude, il faut y voir une conjonction de phénomènes : la réponse de l’appareil d’Etat ; les évolutions propres au syndicalisme ; la place croissante occupée dans nos sociétés par l’opinion.

L’appareil d’Etat comprend immédiatement la force et l’efficacité que représente l’arme de la coupure de courant si elle est laissée sans réponse à la disposition des électriciens. Il ne reste donc pas inerte et réagit somme toute assez vite pour contrecarrer la menace de paralysie de l’appareil de production et d’extinction des feux de la « ville lumière » : dès 1908 est ainsi conçu un dispositif prévoyant l’utilisation des soldats du génie qui doivent se tenir prêts à remplacer les électriciens. Il est mis en œuvre lors de la grève d’octobre 1910 : les coupures sont brèves et l’armée se substitue promptement aux grévistes ; le mouvement échoue, il touche de plein fouet le mouvement syndical des électriciens, c’est le début de la chute du « roi » Pataud.

Autre exemple, en 1947, la troupe est également utilisée : le ministre de l’Intérieur, le socialiste Jules Moch, mobilise des officiers mariniers électriciens qui investissent les centrales parisiennes aussitôt après le déclenchement de la grève et le courant est rétabli au bout de deux heures16.

La menace de sanctions disciplinaires est par ailleurs également brandie.

Après la nationalisation, c’est encore une fois une grève accompagnée des premières coupures de courant massives prévisibles qui engendre la mise en place d’une forme de service minimum : à la veille de la grève de 1957, la direction et les organisations syndicales conviennent de mettre en place un plan dit « Croix Rouge » pour maintenir l’alimentation en électricité des hôpitaux, des cliniques, de l’éclairage public ou encore de la signalisation… Dispositif repris et développé ensuite par arrêté ministériel, le dernier en date, celui du 5 juillet 1990, visant à assurer un « service prioritaire » afin d’assurer en toutes circonstances la « satisfaction des besoins essentiels à la Nation ». Il faut ajouter à cela les notes « Bénat » (12 décembre 1988 et 27 octobre 1989) et « Daurès » (10 octobre 1990) qui prévoient que les agents assurant les fonctions de conduite nécessaires à la sûreté de fonctionnement du système électrique sont requis à leurs postes de travail.

En somme tout est fait, depuis les premières grèves accompagnées de coupures, pour en limiter sinon l’existence potentielle, tout au moins la portée.

L’évolution du syndicalisme énergéticien provoque parallèlement une modification en profondeur de l’utilisation et de la perception de l’arme de la coupure de courant. Tout d’abord, l’échec de la grève de 1910 et la crise du mouvement syndical électricien qui s’ensuit disqualifient durablement les idées d’action directe qui ont donné naissance à cette pratique ; elles orientent d’autre part majoritairement le syndicalisme de la profession vers une CGT réformiste, puis vers une CGTU pragmatique et une CGT réunifiée, où domine la figure de Marcel Paul, plutôt à part dans la sphère du syndicalisme communiste17. Paul contribue à la construction d’un syndicalisme qui se pense progressivement comme garant du service public, posture patente dès le Front populaire et naturellement évidente une fois la nationalisation réalisée. Le syndicalisme énergéticien évite donc les conduites de rupture d’une part parce qu’il partage les objectifs de développement de l’entreprise18, et d’autre part parce qu’une utilisation trop fréquente ou généralisée de la coupure de courant le placerait d’évidence en porte-à-faux avec ses principes de service public. Car en effet, d’une certaine manière, celle-ci qui représente l’arme ultime en cas de conflit du travail, exprime également de façon à la fois pratique et symbolique la prise de recul du salarié par rapport à son entreprise et à sa mission. Cette démarche est sans doute, pour les électriciens, plus difficile à admettre après 1946 qu’avant, dans la mesure où gagne le sentiment qu’EDF est « leur » création, celle d’un ministre communiste dirigeant de la Fédération CGT de l’Energie… Les premières coupures à grande échelle, celles de 1957, interviennent apparemment avec au moins une forme d’assentiment de la direction19. D’une manière plus générale, il semble que le syndicalisme pragmatique des électriciens-gaziers rechigne, dès après 1914 et plus encore après 1946, à user de la brutalité supposée de cette arme.

Le souci grandissant de l’opinion représente également un motif majeur de prise de distance d’avec cette pratique.

Dès l’origine, elle prend en effet l’opinion à rebrousse-poil. Au moment de la grève d’août 1908 est lancée la première campagne de presse sur le thème des « usagers-victimes » et trois artistes de variété assignent même Pataud en justice pour « entrave à la liberté du travail » et l’emportent20. Sauf qu’avant 1914, la notion d’opinion demeure assez floue et n’occupe pas encore la place qui est la sienne dans le temps présent. De surcroît, les militants syndicaux s’en soucient encore relativement peu, même si quelqu’un comme Pataud joue de la « légende » qu’échafaude autour de lui la « grande presse », stupéfaite par l’extinction organisée des feux de la capitale.

Un demi-siècle plus tard, la grève du 16 octobre 1957 est l’occasion de quelques gros titres de journaux sur les souffrances de l’usager : selon Le Figaro, « dans des poumons d’acier ou des couveuses artificielles, des enfants ont failli mourir hier », la mort d’un bébé est même annoncée ; Les Echos proclament de leur côté qu’ « il faut réglementer le droit de grève des services publics ». L’une des différences est que cette fois les temps changent : l’opinion s’installe comme acteur social majeur. Le syndicalisme en général en tient compte, que ce soit dans ses modalités d’action ou dans la manière de populariser ses revendications. Ce processus trouve en quelque sorte son aboutissement dans la position exprimée en 2004 par Frédéric Imbrecht : « Le piège aurait été de se couper de l’opinion publique (…) Si la coupure de Saint-Lazare a pu plaire en province, à Paris elle était perçue comme contre-productive parmi de nombreux usagers des transports…21 ». Ne pas rompre avec ces derniers paraît aujourd’hui un souci dominant du syndicalisme énergéticien.

En somme, la coupure de courant représente historiquement, pour les électriciens et leur syndicalisme, une pratique de rupture dès lors qu’elle est envisagée autrement que comme un moyen de pression très ponctuel et très limité, voire quasi-consensuel. Rupture pas seulement par rapport à l’usager ou à l’opinion, mais aussi par rapport à une entreprise pour laquelle existe une forme de « patriotisme » syndical. Rupture également avec l’histoire du syndicalisme du secteur, fondamentalement ancré après 1910 dans une posture « réformiste », au sens où il prend soin de ne pas s’inscrire dans une opposition trop radicale face à ses partenaires historiques que sont l’appareil d’Etat et l’entreprise, et où il se vit comme partie prenante de l’amélioration des structures industrielles existantes, tant en matière économique que sociale.

Cette notion de rupture est tout particulièrement prégnante depuis un lustre, dans la mesure où l’Etat ne joue plus autant qu’auparavant son rôle dans le « système EDF » : l’utilisation ponctuelle et symbolique du rapport de forces ne lui suffit plus pour s’engager ouvertement, pleinement et loyalement dans la négociation. Dès lors, pour constituer un mode de pression éventuellement efficace, la coupure pourrait difficilement être envisagée autrement qu’à grande échelle et prolongée. Elle s’inscrirait donc quasi-automatiquement en acte de rupture fort, en décalage avec la culture militante des énergéticiens.

Au fond, les héritages, autant que la conjoncture du temps présent peu favorable aux modalités d’action traditionnelles du syndicalisme, l’ont conduit à écarter très largement l’arme de l’interruption de la fourniture d’électricité de sa pratique gréviste.

 

 

 

 

 

 

 

1. Il est d’ailleurs significatif que ces derniers intéressent beaucoup plus que leurs camarades du gaz, moins coutumiers des coupures, au caractère par ailleurs moins spectaculaire dans ce secteur.
2. Dans S. Béroud, Les robins des bois de l’énergie, Paris, Le Cherche midi, 2005, p. 154-155
3. Pour une perspective d’ensemble de la logique de ces conflits, voir M. Dreyfus et S. Sirot, « Syndicalisme, revendications et pratique gréviste des électriciens en France au XXe siècle », Histoire et sociétés. Revue européenne d’histoire sociale, n° 5, 1er trimestre 2003, p. 6-20.
4. Voir S. Sirot, « Emile Pataud, figure de proue du syndicalisme d’action directe de la Belle Epoque », Les Cahiers de l’Institut d’Histoire Sociale Mines-Energie, n° 5, octobre 2004, p. 56-62.
5. Selon l’expression de P. de Laubier, 1905 : mythe et réalité de la grève générale. Le mythe français et la réalité russe, Paris, Editions universitaires, 1989, p. 113.
6. E. Pouget et E. Pataud, Comment nous ferons la Révolution, Paris, Syllepse, 1995 (1909), p. 23-24. Toutes les citations sont tirées de cette réédition.
7. Ibid., p. 24.
8. Ibid., p. 26.
9. Sur cette période, voir R. Gaudy, Les porteurs d’énergie, Paris, Messidor/Temps Actuels, 1982, p. 93-100.
10. Ibid., p. 156.
11. J.-P. Papin, Les syndicats d’EDF, 1946-1996, Paris, AHEF, 1996, p. 64.
12. R. Gaudy, op. cit., p. 198.
13. R. Gaudy, Les porteurs d’énergie, nouvelle édition, Pantin, Le Temps des Cerises, 2006, p. 281.
14. Combat, 27 novembre 1969.
15. M. Wieviorka, préface à J.-P. Papin, op. cit., p. II.
16. J.-P. Papin, op. cit., p. 57.
17. Voir par exemple M. Dreyfus, « Marcel Paul et les origines du CCOS », dans La nationalisation de l’électricité en France. Nécessité technique ou logique politique ? Paris, AHEF, 1996, p. 303-313. L’auteur évoque en conclusion « l’originalité de Marcel Paul ».
18. Voir J.-P. Papin, op. cit., p. 56.
19. D’après des informations transmises par René Gaudy et Pierre Delplanque qui paraissent corroborées par l’existence avant la grève d’une négociation sur les modalités de la coupure de courant.
20. R. Gaudy, op. cit., p. 57.
21. Dans S. Béroud, op. cit., p. 154-155.

Stéphane Sirot, historien
 
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