La pauvreté de la réflexion sur Mai 68 comme mouvement social, mouvement de grève, et sur ses suites, est relativement pauvre. Y compris d’ailleurs de la part des syndicats.
Quelques hypothèses peuvent être émises pour expliquer ce relatif oubli :
- 68 n’est pas seulement et n’est pas d’abord une vague de grèves mais un mouvement étudiant, un mouvement de société aux implications profondes (jeunesse, femmes et féminisme, mœurs, éducation, etc.).
- La reprise du travail, l’issue du mouvement n’ont pas toujours été vécues comme une victoire et, au contraire, la grève a parfois laissé un goût amer (peu de défilés de victoire, pas de « ruée » vers les syndicats comme en 36). 68 n’a pas le caractère d’épopée à la 36 qu’auraient pu faire (re)vivre les syndicats.
- Un certain malaise syndical face à 68. C’est le cas pour la CFDT au moins à partir de son « recentrage » qui commence dans la seconde moitié des années 70, mais également pour la CGT qui a peiné à identifier pleinement le sens du mouvement et à s’y reconnaître.
Le moment 68 place les syndicats face aux contradictions de leur institutionnalisation : quel rapport au politique ? Au sens de : quel rapport au pouvoir, à l’Etat ? Quel projet politique, quel projet de société ? Le syndicalisme en a-t-il d’ailleurs encore un (si oui, lequel ?) ? Quelle relation à l’utopie ?
Dans l’après-68, le mouvement syndical est sommé de trouver une réponse à cet ensemble de contradictions. La décennie 70 ouvre sans doute la voie à une transition, à un quatrième âge du syndicalisme.
La présente communication ne se veut donc pas événementielle : nous nous servons ici de l’après-68 comme d’un moment charnière dans une histoire syndicale de longue durée. C’est cette histoire que nous voudrions surtout évoquer. Il s’agit donc bien davantage de pistes de réflexion que de certitudes…
Les surprises de Mai 68
Les particularités de 68 désorientent en partie le mouvement syndical et produisent un effet loupe sur les contradictions induites par les évolutions de son histoire.
La vague de grèves de Mai 68 n’est pas tout à fait comme les autres : elle porte une dimension politique, de critique sociale et de l’ordre de la société capitaliste plus accentuée, elle se cantonne beaucoup moins que celles qui l’ont précédé, y compris « 36 », à une dimension d’abord et surtout de revendications économiques quotidiennes et immédiates. Quelques éléments caractéristiques le prouvent :
- Même s’il est exprimé minoritairement, le souhait d’un changement dans l’ordre des relations de travail est plus souvent présent qu’habituellement ;
- Une volonté de changement politique surgit. Elle apparaît dans les manifestations. On veut un changement de gouvernement, on proteste contre un pouvoir qui ne pratique pas le dialogue social. Cela ne signifie pas pour autant la volonté d’un renversement radical du système dominant, encore moins au moyen de la pratique gréviste. D’autant plus que les syndicats en général, la CGT en particulier mais aussi la CFDT, laissent aux partis politiques le soin d’imaginer une éventuelle traduction ou sortie politique du mouvement.
- Enfin, l’autogestion aurait constitué un thème de discussion dans un quart des entreprises et serait devenue le but du mouvement dans près d’une entreprise sur cinq.
Pour les syndicats, cette espèce de nouveauté est à gérer. Ce qui n’est pas simple puisqu’ils sont pour l’essentiel enferrés dans le compromis fordien qui consiste à échanger des augmentations de salaires contre l’augmentation de la productivité du travail.
Les syndicats n’ont pas été de la même manière en phase avec le mouvement. La CFDT, alors imprégnée d’autogestion, plus soucieuse de revendications qualitatives que de revendications quantitatives, s’est montrée plus à l’aise face à des conflits à la configuration moins classique que d’habitude. Cela d’autant plus que depuis 1965, elle préconise d’établir un lien serré entre les mouvements revendicatifs et la dimension politique du contexte dans lequel ils s’expriment(1). Mais dans l’après-68, la CFDT est toujours tiraillée entre ses tentations de remise en cause de la société (ses tentations autogestionnaires) et ses tentations gestionnaires qui sont déjà fortement présentes elles aussi (ce que René Mouriaux a appelé, pour la période 1970-1977, la « radicalité en débat(2) »).
Concernant la CGT, deux images focalisent le débat : la négociation de Grenelle ; Frachon et Séguy à Billancourt. Faux débats, on le sait, sur lesquels nous ne reviendrons pas ici.
Plus en profondeur, Mai 68 remet surtout en question la « logique de Front Populaire » sur laquelle fonctionne cette centrale : « stratégie de relais » (impliquant un lien, parfois de subordination avec le PCF) ; accent porté sur la revendication salariale traditionnelle, construction identitaire sur des valeurs propres au prolétariat de la grande industrie traditionnelle(3).
La CGT compte précisément, par rapport aux autres centrales syndicales, un grand nombre d’adhérents dans les zones de vieille urbanisation et d’ancienne industrialisation, dans des secteurs comme la métallurgie-sidérurgie, le sous-sol ou le textile.
Au fond, la CGT est encore la centrale syndicale de la génération singulière(4) de la grande usine, née dans l’entre-deux-guerres. Elle peine à analyser la société des « trente glorieuses », d’autant plus que la décennie 55-65 a été largement dominée par la théorie de la « paupérisation absolue » que le PCF a fait avaler à la CGT. Cette intériorisation d’une sorte de loi d’airain du niveau de vie ouvrier contribue d’ailleurs sans doute encore davantage qu’à l’accoutumée à focaliser les analyses et les revendications sur le thème de la rémunération, qui n’est plus forcément le seul problème prioritaire aux yeux des salariés des “trente glorieuses”. Alors que “la revendication salariale représente, pour la CGT, le principe de l’action syndicale, c’est-à-dire son commencement et son fondement(5)”, l’horizon de la “société salariale”, au fur et à mesure qu’il s’approfondit, rend la question de la rétribution directe un peu moins pressante, en tout cas moins omniprésente dans l’esprit du monde ouvrier et salarié. Par exemple, la durée du travail, au travers notamment de l’abaissement de l’âge de la retraite, focalise de plus en plus l’attention, se fait plus présente dans les grèves(6). Le mouvement social communiste ne se désintéresse certes pas de ces problèmes. Mais il demeure ancré à des griefs qui, s’ils correspondent sans doute à l’état d’esprit de la génération du Front populaire dont il est le catalyseur, ne sont plus les seuls à intéresser la génération des “trente glorieuses”, celle des jeunes OS, des femmes, des néo-urbains, des immigrés ou, surtout, des salariés du tertiaire en expansion. L’enquête sur l’ouvrier français en 1970 montre par exemple qu’une “hausse des salaires respectant l’éventail actuel” des rémunérations, réclamée par la CGT, n’est pas jugée prioritaire. Et la moins urgente des revendications selon les ouvriers interrogés, celle de la nationalisation des grands secteurs de production, constitue l’un des piliers du programme d’action de la CGT(7).
La confédération cégétiste reproduit des orientations et un discours revendicatifs qui s’appuient sur les valeurs de la “génération singulière”. Celle-ci parvient certes à les transmettre à une partie de la jeunesse ouvrière, comme en témoigne le renouvellement militant de la CGT et du PCF après 1968, dont l’audience glisse vers des catégories plus jeunes(8). Mais ces valeurs paraissent moins correspondre aux aspirations des couches nouvelles d’ouvriers et de salariés, qui se rassemblent alors plus aisément, par exemple, au sein de la CFDT(9). On pourrait en vouloir pour illustration le déclin électoral de la CGT qui, entre 1966/1967 et 1978/1979, ne cesse de reculer aux élections aux Comités d’entreprise : elle passe, globalement, de 48,8 % à 36,8 %(10), et tombe, dans le collège ouvriers-employés, de 55,8 % à 42,9 %(11). Il semble bien, comme l’écrit Gérard Noiriel, que “l’adéquation entre une génération, une organisation et une série d’événements fondateurs ayant profondément marqués la mémoire collective, qui avait favorisé l’unification des représentations politiques et la mobilisation du groupe derrière le parti communiste, n’a pas joué pour la génération suivante(12)”.
C’est sans doute pourquoi Georges Séguy lance, après Mai 68, un processus de réflexion de la CGT sur elle-même(13). Mais cette volonté de renouvellement peine à trouver une traduction concrète.
Mai 68 : le syndicalisme face aux contradictions de son troisième âge
Il paraît fructueux d’analyser Mai 68 comme un moment clé de lecture des conséquences de l’institutionnalisation du syndicalisme. C’est à la fois son parachèvement et les prémices de la fin d’un cycle qui annonce l’ouverture prochaine d’une phase de transition trentenaire :
- 68 marque l’achèvement de l’institutionnalisation, processus qui comprend trois grands piliers. 1884 : la loi autorise la constitution de syndicats professionnels ; 1946 : le préambule de la constitution fait de la grève et du droit de se syndiquer des droits constitutionnels ; la loi du 27 décembre 1968 légalise la section syndicale d’entreprise.
- 68 voit les prémices d’une fin de cycle en dévoilant crûment les contradictions de l’institutionnalisation (résumées brutalement par le fameux dessin Siné dans L’Enragé : « La chienlit non, la CGT oui »…).
- Une phase de transition s’ouvre à la fin de la décennie 70, car 68 est aussi le révélateur de changements économiques, politiques et sociaux profonds qui se cristallisent dans les 10-15 ans qui suivent.
Le mouvement syndical, alors dans son troisième âge, s’apprête à entamer un quatrième temps de son histoire. Ces différents âges peuvent être ainsi brièvement caractérisés(14) :
- 1er âge : de la Révolution française à la fin du XIXe siècle. C’est l’époque où le syndicalisme est un fait coupable progressivement toléré. La Révolution française (Loi Le Chapelier de 1791) et le Premier Empire offrent l’arsenal juridique permettant d’étouffer les velléités de contestation collective. Les premières chambres syndicales tolérées naissent au début des années 1860, sous le Second Empire finissant. Elles sont à forte tonalité communautaire, organisées à partir du métier. La solidarité interprofessionnelle est quasi-inexistante. Seule compte l’entraide entre compagnons de la même spécialité, voire de la même localité. L’horizon s’arrête là, sauf par exemple pour quelques minorités agissantes qui se reconnaissent dans l’Association Internationale des Travailleurs. Cela se passe en un temps où les ouvriers sont maintenus en marge du progrès, constituant encore un corps étranger en construction, étroitement surveillé et contrôlé. Mais déjà se profilent deux dimensions constitutives de notre syndicalisme qui occupent une grande partie des débats du 1er congrès ouvrier tenu en 1876 : la méfiance à l’égard de l’Etat et la volonté d’autonomie vis-à-vis des partis politiques.
- 2e âge : Le deuxième âge du syndicalisme commence à la fin du XIXe siècle pour durer jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. C’est l’âge de la progression d’un fait social (au sens durkheimien du terme) en voie de banalisation – il est autorisé par la loi de 1884 - et de son intégration à la société. Cette période est cruciale, car se définissent solidement à ce moment-là les valeurs historiques et les singularités du mouvement ouvrier français, cristallisées par la « Charte d’Amiens », autour de quatre grands aspects : défense des revendications immédiates ; une démarche de renversement du capitalisme pour créer une nouvelle société dans laquelle les travailleurs géreront eux-mêmes, avec leurs organisations, les moyens de production ; l‘immersion dans le champ politique (la réflexion sur la conduite et l’organisation des affaires publiques, les rapports à l’Etat, aux institutions et aux partis politiques, le contenu des décisions des pouvoirs publics et les modalités de leur mise en œuvre, la question de conquête du pouvoir) ; la nécessité de créer, de fabriquer de l’utopie. Les premières confédérations apparaissent. C’est le temps de l’ouverture à l’interprofessionnel, même si l’identité de métier reste forte. Les syndicats s‘occupent davantage de politique. Après la Grande Guerre, les organisations dites « réformistes » commencent à s’impliquer dans la gestion du social, en participant au fonctionnement des premières caisses d’assurances sociales créées au tournant des années 1920-1930. Dès ce deuxième âge, l’action des syndicats déborde presque inéluctablement les limites du terrain professionnel. Il leur apparaît, en effet, que leurs revendications butent sur des obstacles ne tenant pas uniquement aux conditions et relations de travail mais aux structures mêmes de la Société.
- 3e âge : après 1945 commence l’âge de l’institutionnalisation du syndicalisme, contre-pouvoir officiel, intégré au fonctionnement de la société. Le droit de se syndiquer est ainsi inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946. Et au cours des « trente glorieuses », il est donné aux syndicats représentatifs des prérogatives inédites. Ils prennent part au fonctionnement de l’Etat social (Sécurité sociale, assurance chômage, caisses de retraite, etc.). A partir de cette période, l’intérêt général du monde du travail fait plus que jamais partie intégrante de l’activité du syndicalisme. Commence au cours de ce troisième âge à se poser une question appelée à prendre une acuité grandissante : comment concilier cette institutionnalisation avec le cap du changement de société que le syndicalisme s’est fixé à lui-même par la construction d’un corpus de valeurs qu’il se refuse alors à renier dans sa rhétorique ? La tension dialectique que ne peut manquer de produire cette question est masquée au temps de la croissance économique par le « compromis fordien » : dans la mesure où en échange de gains de productivité qui nourrissent la croissance du capitalisme, le monde ouvrier et le monde du travail connaissent un mouvement d’amélioration de leur niveau de vie, la flamme du problème reste donc éteinte, endormie. En revanche, l’entrée en crise économique le pose à nu. Cette institutionnalisation est problématique et les circonstances de Mai 68 le mettent en évidence : introniser le syndicalisme en tant que contre-pouvoir a renforcé son légalisme, voire son légitimisme ; abandon du champ de la construction de la revendication politique au profit des partis, ce qui empêche la CGT mais aussi la CFDT de trouver un débouché politique autonome. L’entrée de plain-pied en crise économique à partir de 73-74 accentue le phénomène.
Ce changement esquisse la transition vers un quatrième âge : l’âge de l’universalisme et de la cogestion, une forme poussée, radicalisée de l’institutionnalisation.
Un 4e âge du syndicalisme ?
Si un quatrième âge se dessine, il est le produit des transformations socio-politiques qui prennent racine dans l’après-68 (entrée en crise, montée en puissance des forces libérales, précarisation du salariat…).
Le contenu, les circonstances de cet âge peuvent être ainsi décrits : le syndicalisme est appelé à faire du bien commun, universel, l’unique étalon de son action. Il est sans cesse renvoyé à une obligation, une contrainte d’universalisme. Revendications et propositions sont considérées acceptables seulement si elles semblent soucieuses de l’intérêt général. Notion qui, soit dit en passant, est elle-même soumise à l’air du temps de la pensée dominante, d’autant plus dangereux que les élites sous toutes leurs formes sont parvenues, à la faveur de la crise, à remplacer l’idée d’égalité par celle d’“équité”, elle-même réduite à son plus simple appareil : l’équité par le bas !
C’est une contrainte nouvelle imposée au mouvement syndical. Sous peine d’être disqualifiés, les syndicats sont en outre sommés d’abandonner les revendications présentées comme étant en contradiction avec le sort et les souhaits (mesurés par les sondages) de la majorité des citoyens (et du pouvoir politique qui tire désormais de sa légitimité électorale à un moment donné une omnipotence qui s’étalerait sur la durée d’un mandat). Cette conception de la démocratie, progressivement conçue comme l’absolutisme du plus grand nombre et des représentants momentanés qu’il s’est choisi, rend peu tenable, voire carrément illégitime, la défense des droits détenus par une minorité, d’autant plus qu’elle ne répond pas à la pseudo-exigence “d’équité par le bas” évoquée précédemment : par conséquent, nous dit-on, ces droits doivent disparaître ! Or, de par sa nature, le syndicalisme est nécessairement conduit à défendre des intérêts professionnels (la loi de 1884 l’y oblige !) résultant d’un rapport de forces et qui peuvent paraître éloignés du sort de la majorité, même s’ils ne remettent pas pour autant en cause son bien-être.
D’autre part, les organisations de travailleurs doivent faire face à une logique imposée par le « réformisme de droite », selon l’expression du sociologue Robert Castel, qui lui aussi se construit en s’appuyant notamment sur les effets de la crise. Ladite logique peut être résumée d’une phrase, dont Castel a fait le titre d’un article publié voici une dizaine d’années : « La défense des acquis sociaux se fait au détriment des exclus »… C’est pourquoi la plupart des syndicats cherchent désormais, au terme d’un long processus, à apparaître en héros du bonheur collectif.
Si un quatrième âge du syndicalisme est donc en train de naître, il sera celui de la priorité à l’intérêt général et à la revendication de portée universelle. Ce qui pourrait somme toute sembler une bonne nouvelle, en un temps où les partis politiques ont du mal à débattre et à construire des projets de société alternatifs. Mais c’est aussi un danger ou un piège. En effet, l’institutionnalisation accrue du syndicalisme, l’accent mis sur le bien commun ouvrent la voie à des chausse-trappes conjoncturelles et structurelles :
- Le syndicalisme est sans cesse sommé de se justifier à partir de critères dominants, forgés dans un contexte idéologique fortement éloigné de ses valeurs ;
- Cela le renvoie plus que jamais à une posture défensive : il n’aurait plus légitimement le droit de s’opposer sans proposer
- Cela place le syndicalisme en situation de solidarité avec la société telle qu’elle est, celle-là même qu’il prétendait vouloir mettre à bas ;
- Cela peut lui faire jouer avant tout sa fonction “bourgeoise” originelle, celle de simple régulateur des rapports sociaux, de garde-fou de la contestation sociale.
Dès lors se pose l’inévitable question : que faire ? Quel choix ? Celui-ci est double :
- Soit le recentrage et la dépolitisation, phase trentenaire dans laquelle paraît se trouver le syndicalisme et qui signifie :
- le rejet de la lutte des classes et de la pratique gréviste comme essence du syndicalisme ;
- la fonctionnarisation du militantisme syndical, avec une évolution du nombre de permanents inversement proportionnelle à celle du taux de syndicalisation ;
- ériger le syndicalisme en pure et simple « agence sociale » (fonctions liées à son rôle institutionnel), au détriment de sa fonction de “mouvement social”, sa légitimé n’étant plus mesurée essentiellement par l’action mais par l’élection ;
- la transformation des syndicats en agents solidaires du système en place dont ils assurent la cogestion sous la forme d’une domestication des velléités de contestation du salariat, mais aussi de la fonction d’instrument d’alerte pour l’appareil d’Etat en cas de montée des périls sociaux, ainsi que de partenaire d’affichage de discussions de façade et d’accords indispensables pour faire croire à l’existence d’un « dialogue social » en trompe l’œil.
Ce choix a commencé à être fait par la CFDT dès 1978 ; c’est celui dans lequel semble désormais s’engager à sa manière la CGT, au moins dans l’expression de son appareil dirigeant. Nous sommes donc face à un processus trentenaire qui s’est déroulé à un moment particulièrement crucial, dans la construction duquel 68 et ses suites sont des moments essentiels :
- celui de la crise économique et de la montée du néolibéralisme ;
- celui de la chute du communisme en Europe centrale et orientale qui a relancé l’idéologie du consensus et du bon sens, autour du faux thème de la “fin de l’histoire” ;
- celui du basculement de la notion de réforme, passée de l’idée de progrès à celle de restriction et de régression sociale ;
à un moment, enfin et surtout, de politisation intense du patronat organisé. On a donc un mouvement dangereusement inversé : dépolitisation et souci du bien commun côté syndical ; politisation et corporatisme assumé côté patronal.
- Soit la réflexion des syndicalistes et du syndicalisme sur ses valeurs, et donc sa repolitisation qui signifie :
- redevenir un créateur d’utopies ;
- penser un avenir alternatif (c’est-à-dire en dehors du champ capitaliste, comme les statuts de toutes les grandes confédérations les y invitent d’ailleurs…).
Bref, être un instrument de revendication quotidienne mais aussi de perspectives de changement. D’ailleurs, il semble bien que le déficit, l‘abandon de l’utopie, de l’idéologie contribuent à expliquer, à nourrir les causes endogènes de la crise du syndicalisme et de la fuite de l’engagement : on ne rassemble pas et on ne retient pas seulement sur des fonctions de service, de négociation et d’agence sociale ; on retient durablement parce qu’on offre une perspective de changement de société. En outre, être au clair sur ses perspectives pourrait contribuer à replacer les syndicats en capacité de dire non, de revendiquer sur des thèmes simples, précis, unificateurs… Et de retrouver le chemin de la lutte des classes qui a peut-être disparu des discours mais pas des faits, puisque l’on voit aujourd’hui encore plus qu’hier qu’il n’existe pas de sort commun qui justifierait une sorte d’Union nationale n’osant pas dire son nom.
1) Sur cette période, voir F. Georgi, L’Invention de la CFDT, 1957-1970, Paris, Editions de l’Atelier, 1995.
2) R. Mouriaux, Quarante ans d’histoire de la CFDT, IHS CGT d’histoire sociale, 2004, p. 23.
3) Voir S. Sirot, « Syndicalisme et communisme. Pratiques et revendications sociales et politiques en France au temps des “trente glorieuses” : la tradition face à la modernisation », dans J. Vigreux, S. Wolikow (dir.), Cultures communistes au vingtième siècle. Entre guerre et modernité, Paris, La Dispute, 2003, p. 281-297.
4) G. Noiriel, Les ouvriers dans la société française, Paris, Le Seuil, 1986, p. 195.
5) R. Mouriaux, La CGT, Paris, Le Seuil, 1982, p. 152.
6) Voir C. Durand et P. Dubois, La grève. Enquête sociologique, Paris, Presses de Sciences Po, 1975, p. 21.
7) G. Adam, F. Bon, J. Capdevielle, R. Mouriaux, L’ouvrier français en 1970, Paris, Armand Colin/FNSP, 1970, p. 181.
8) G. Noiriel, op. cit., p. 220.
9) G. Adam, F. Bon, J. Capdevielle, R. Mouriaux, op. cit., p. 136.
10) D. Andolfatto, D. Labbé, La CGT. Organisation et audience depuis 1945, Paris, La Découverte, 1997, p. 212.
11) G. Adam, Le pouvoir syndical, Paris, Dunod, 1983, p. 69.
12) G. Noiriel, op. cit., p. 259.
13) R. Mouriaux, Le syndicalisme en France depuis 1945, Paris, La Découverte, p. 84-85.
14) J’ai commencé à esquisser cette idée des « âges » du syndicalisme dans S. Sirot, Les syndicats sont-ils conservateurs ?, Paris, Larousse, 2008